La main dans le sac 2/5

Si vous préférez, commencez donc par le chapitre 1/5 !

Une fois son repas avalé, Alaia serra son compagnon dans ses bras, enfouit son nez dans la fourrure noire et respira son odeur : musc et poisson mort. Elle s’en fichait. Tout ce qui lui importait, c’était ne plus être seule dans la nuit. Un frisson lui parcourut alors l’échine.

— Viens, décida-t-elle, on va chercher un endroit où tu seras bien au chaud.

À dire vrai, elle ignorait où trouver un tel refuge, aussi se borna-t-elle à gagner le port. Avec de la chance, elle pourrait chiper une couverture et dormir dans un entrepôt sans être ennuyée par les soûlards sortis des infâmes maisons de bière des quais.

« Ne t’approche pas de ceux-là ! »

Les conseils de Them l’énervaient. Le simple fait de penser à lui l’irritait. Guidée par l’odeur du fleuve, elle se faufila à travers des rues aussi étroites que des coursives, franchit des porches minuscules, jusqu’à aboutir dans le chaos du port, amoncellement de maisonnettes et de greniers à grains, repères à mouettes et nids à rats. À cette heure-ci toutefois, le calme y régnait, à l’opposé de la fièvre des journées.

Parvenue à proximité des embarcadères, elle s’immobilisa et étreignit le chat un peu plus fort : un navire massif à l’allure sinistre dominait les bateaux de pêche kémites. Même avec sa voile repliée, d’un rouge grenat, il surpassait les frêles esquifs par la taille de sa coque. Alaia ignorait sa provenance, mais sa proue, un immense serpent de mer à la gueule béante, lui donna la chair-de-poule.

« Viens, petite étincelle ! »

Alaia sursauta. Le chaton feula avant de lover sa tête au creux de son épaule. Elle promena son regard un peu partout autour d’elle sans voir personne.

— C’était quoi ?

Elle se mordilla les lèvres avec angoisse. Son ouïe perçut bientôt des notes de musique émanant du navire étranger : plusieurs hommes chantaient au son d’un instrument à cordes. Alaia soupira de soulagement.

— On va se cacher dans les entrepôts, chuchota-t-elle à l’attention de son compagnon. Personne ne viendra nous déranger là-bas.

Les employés portuaires n’étaient pas du genre à rester éveillés pour en protéger l’accès. Alaia savait qu’elle pourrait facilement se glisser à leur insu dans l’un des bâtiments.

Alors qu’elle se coulait dans l’ombre des baraquements, elle entendit des bruits suspects et des voix provenant d’une ruelle. À la lueur d’une lampe à huile abandonnée sur le bord d’une lucarne, Alaia repéra quatre silhouettes. Intimidée, elle se pelotonna contre un mur et ne bougea plus.

Dagues brandies, trois hommes vêtus de pagnes et de châles en lin encerclaient un gigantesque étranger, dont les longues tresses blondes se détachaient dans la nuit.

Son torse massif disparaissait sous une carapace de cuir renforcée de métal. Alaia n’avait jamais rien vu de tel. Dans son dos reposait un bouclier rond et à son côté, une hache dont le tranchant luisait malgré la pénombre. Il patientait, la main tapotant une besace à bandoulière bien garnie.

— On sait ce que tu transportes, le sauvage. Remets-nous ton butin et on te laissera partir.

Du kémite local, mâtiné de l’accent du coin. De son côté, le géant sourit et rétorqua d’une voix caverneuse et traînante :

— Si vous tenez votre vie, vous partez. Je donne pas ça. Pas à vous.

— On est plus nombreux et t’as pas envie de te mettre la Confrérie à dos, insista le Kémite. Fais pas le malin.

La Confrérie.

Alaia frémit et se recroquevilla davantage. Them avait peur d’eux. Il prétendait ne craindre personne, mais sa voix tremblait quand il prononçait ce nom. L’étranger lui, ne se départait ni de son calme ni de son sourire.

— Il entrave même pas ce que tu racontes, s’énerva l’un des voleurs, servons-nous !

Sur ces mots, il se précipita sur le colosse, la dague tendue vers sa cuisse. Celui-ci se contenta de saisir le bras et de le retourner. Alaia entendit craquer les os de l’épaule. Avec un grognement de douleur, le Kémite lâcha son arme, la surprise et l’incompréhension se reflétant dans ses iris. D’un ample mouvement, l’étranger leva haut la hache.

Alaia ferma les yeux. Le hurlement s’éteignit dans un bruit écœurant de métal qui pénètre la chair. Dans ses bras, le chat restait immobile, indifférent à toute cette agitation. Elle le sentit ronronner contre elle, mais se garda d’ouvrir les paupières. À quelques pas, la rixe se poursuivait sous un tombereau d’insultes et de cris.

Finalement, la curiosité l’emporta. Elle risqua un regard, vit le colosse empoigner les cheveux de l’un de ses adversaires et lui fracasser la mâchoire contre son genou levé. Des dents volèrent autour des deux combattants et du sang éclaboussa l’étranger.

— Dum Kahël ! exulta-t-il, hilare.

Terrorisée, Alaia aperçut le troisième larron tenter de frapper le géant par sa droite. Hélas pour lui, rien ne semblait échapper à la vigilance de ce monstre. Il n’eut qu’à pivoter et la dague glissa sur l’armure, ne réussissant qu’à s’accrocher à la lanière de la besace, la sectionnant net. Le contenu du sac tomba par terre et dans un bruit désagréable, un coffret de bois se brisa sous l’impact.

Alaia vit briller l’or et les gemmes quand une avalanche de bijoux se répandit sur le ponton.

— Ach, braend im Hilverde ! Dom !

Nul besoin de connaître sa langue pour comprendre que l’homme était furieux. D’un coup rageur, il fendit le crâne du malheureux qui titubait devant lui, les mains crispées sur ses maxillaires. Puis il dégagea son arme ensanglantée et se tourna vers le dernier sicaire. Mû par la terreur, celui-ci s’enfuit avec sagesse.

Alaia éprouva un bref soulagement. Jamais elle n’avait assisté à un tel déferlement de violence et elle en venait à plaindre ces pauvres hères.

— Flyven, Skaering, entendit-elle.

Elle se mordit la lèvre pour ne pas crier quand l’homme projeta sa hache. Dans un sifflement lugubre, celle-ci se ficha dans le dos du bandit. L’infortuné s’effondra dans la poussière.

— Bastet, supplia-t-il, protège-moi, par pitié.

Déjà l’étranger marchait dans sa direction. Il posa son pied sur le dos de son adversaire et en extirpa son arme avec autant de désinvolture que s’il avait fendu une bûche. Un flot de sang accompagna son geste et les prières cessèrent.

La main dans le sac - l'homme à la hache- Le Cycle du Dieu Noir

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En route pour la suite (3/5)


La main dans le sac 1/5

Le Cycle du Dieu Noir, roman-feuilleton
dark-fantasy

Titre de la saison 1 : Les enfants de Djedou

Au royaume de Kemet, les destins croisés d’un guerrier venu d’au-delà les mers et d’une jeune voleuse des rues, tous deux prisonniers d’une toile qu’Ishtar, déesse assoiffée de vengeance, a tissé pour eux. À leur insu, Aenar et Alaia pourraient bien attirer sur eux l’attention du redoutable Set. Mais les plans de la déesse ne risquent-ils pas d’entraîner des conséquences plus graves encore ?

Synopsis de l’épisode:

Aenar a un objectif : livrer discrètement une gemme à une cliente ; sûrement pas de s’occuper d’une gosse perdue. Pourtant elle est là, et en prime elle essaye de lui voler son butin. Le pirate n’est pas un monstre, il dépose Alaia à l’abri pour la nuit. Mais par les dieux, pourquoi la guigne s’acharne-t-elle désormais sur lui ?

Le Cycle du Dieu Noir - Le port de Djedou
Le port de Djedou, où se situe notre action. Carte réalisée par Steph.D

Première partie

La nuit tombait sur la Ruche. La chaleur accablante de la journée laissait place à la fraîcheur du crépuscule, lequel nimbait progressivement les murs en terre cuite des maisons d’un camaïeu d’ombres inquiétantes. À tout instant, Alaia redoutait de voir surgir d’horribles créatures tapies dans les ruelles, derrière les replis des tentures des échoppes.

L’enfant se frotta les paupières. Depuis combien de temps marchait-elle à la recherche de ses camarades ? Them lui avait pourtant ordonné de rester cachée, de se contenter de regarder, mais l’attente s’était révélée trop longue pour elle.

Elle s’ennuyait vite. Merit disait que c’était normal, qu’elle était « trop jeune pour le boulot », ce à quoi Them lui répondait de se taire ; lui seul en jugeait.

Alaia le détestait. Il était méchant, constamment de mauvaise humeur. Il la traînait chaque jour derrière lui comme un poids mort. Parfois, il lui pinçait le bras très fort ou lui tirait l’oreille quand elle n’écoutait pas.

« Tu me dois tout, espèce d’ingrate ! répétait-il. Si tu veux manger, t’as intérêt à apprendre fissa ! »

L’apprentissage selon le garçon revenait à dérober leur bourse aux badauds. Lui-même excellait à cet exercice, mais se montrait piètre professeur. Alaia aurait préféré rester avec Merit, plus gentille, malheureusement Them refusait. Et Them était le chef. Un chef qui criait tout le temps, surtout le soir, quand tout le monde se rassemblait dans le terrier. Sa main, délicate quand elle fouillait les affaires des gens, devenait brique lorsqu’elle distribuait les coups.

Aujourd’hui, elle aurait dû lui obéir, se tenir tranquille derrière les jarres d’huile du vieux Kop et le regarder œuvrer, mais elle avait remarqué ce joli lézard se faufiler sur un mur chauffé par le soleil et n’avait pas pu résister à l’envie de l’attraper.

La vitesse du reptile l’avait surprise ; à peine parvenait-elle à l’effleurer qu’il reprenait sa course. Pour autant, ses yeux ne lâchaient pas leur proie. Sa vue était excellente, de jour comme de nuit, et Them l’encourageait à profiter de ce don. C’était comme un exercice après tout…

Finalement, le lézard avait disparu entre deux briques en terre crue, la laissant frustrée et surtout perdue. D’habitude, elle se contentait de suivre Them ; à présent, les rues lui paraissaient immenses, les allées innombrables et bruyantes. Comment le retrouverait-elle ? Il allait encore s’énerver. À cette pensée, son nez se mit à couler, des larmes embuèrent ses yeux. Elle glissa son pouce dans sa bouche et arpenta la Ruche en pleurnichant, à bonne distance des marchands qui, à cette heure avancée, commençaient à ranger leurs étals.

« Tu ne dois pas t’approcher d’eux, pas maintenant, avait expliqué Them, ces gens n’ont que des coups de bâton à t’offrir, voire pire. »

Parfois, Alaia écoutait ses conseils.

Maintenant, il faisait noir et elle sentait son cœur battre à tout rompre. Elle risquait de mourir dévorée par un monstre aux aguets et en plus, elle avait les pieds en feu et l’estomac dans les talons.

Une odeur de vase parvint à ses narines : les effluves du Neilos, comprit-elle. Elle se dirigeait vers le port, l’un des pires quartiers de la ville. Un rire gras résonna dans une allée toute proche ; d’instinct, elle rasa les murs.

Des flambeaux éclairaient la façade d’une maison devant laquelle se pressaient des silhouettes effrayantes. Sur le perron, des femmes dévêtues les accueillaient avec des sourires et des postures étranges. Les visiteurs se collaient à elles et les embrassaient goulûment sur les lèvres. C’était dégoûtant, comme lorsque Nizul explorait la bouche de Merit avec sa langue.

Alaia bâilla et son estomac enchérit en gargouillant. Elle n’avait rien avalé de la journée. Peut-être qu’une de ces dames accepterait de l’aider ? Alaia s’approcha de la maison, avisant une jeune fille copieusement fardée. Comme elle était jolie ! s’extasia-t-elle.

Sitôt qu’elle l’aperçut, la beauté écarquilla les yeux et la poussa dans l’ombre d’une ruelle.

— File ! la houspilla-t-elle. Allez, fiche le camp d’ici !

Aussi méchante que Them…

Vexée, Alaia tira la langue et s’enfuit sans demander son reste. Soudain, elle se figea : un bruit suspect s’échappait d’un tas d’immondices au fond de la rue. Elle sursauta quand, en un éclair, une ombre toute de poils et de griffes jaillit devant elle dans un éboulis de déchets. Le cœur d’Alaia fit des bonds dans sa poitrine à l’idée d’un monstre s’arrachant aux ténèbres pour la dévorer toute crue. Son cri mourut au fond de sa gorge à l’instant où la créature terrifiante poussa un feulement presque inaudible, se révélant n’être qu’un minuscule chat noir à la queue ébouriffée de surprise.

Sa peur oubliée, elle souffla, s’accroupit et appela d’une voix douce :

— Oh, tu es tellement mignon… Viens, j’te veux pas de mal, sois gentil.

Elle offrit sa main ; l’animal la considéra avec distance avant de tendre le museau pour humer son odeur. Il frotta sa tête contre les doigts et se mit à ronronner. Comme la plupart des chats à Djedou, il ne craignait pas les humains. Merit racontait souvent des histoires formidables sur les enfants de Bastet, la dame de la chance.

« La protectrice des gens comme nous, disait-elle. Pour ne pas s’attirer la mauvaise fortune, les Kémites prennent soin des enfants de Bastet, bien plus que de leurs nécessiteux. »

Affamée, Alaia scruta le tas de déchets et entreprit de le fouiller, priant la déesse d’y trouver de la nourriture. Elle poussa un cri de joie en dénichant des pelures de légumes ainsi qu’un vieux morceau de pain rassis au milieu d’entrailles de poisson puantes. La chance lui souriait, en effet.

— Merci, dit-elle au chat en espérant que sa divine mère l’entende.

L’animal, les pupilles fendues de plaisir, se frotta contre ses jambes couvertes d’écorchures.

Le Cycle du Dieu Noir épisode 1 - l'homme à la hache - la main dans le sac

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