Les bonnes affaires se font de nuit…

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Aenar avait une faim de loup. Il dévorait sa deuxième assiette de lentilles et ingurgitait sa troisième coupe de bière d’orge en prêtant l’oreille aux musiciens installés au fond de la salle. Il ne pensait pas dire cela, mais l’atmosphère lui plaisait. Dans son pays, on tenait les skaldrs, poètes et musiciens en haute estime. Bien que la musique fût très différente ici, elle embaumait le cœur fruste d’un guerrier égaré en terre étrangère comme lui. La Maison des Voyageurs abritait beaucoup d’autres spécimens dans son genre, elle résonnait de langues exotiques : mède, abyssinien, dialecte scythe et d’autres dont Aenar ignorait tout.

Cette population hétéroclite se délassait sur des bancs fixés aux murs, autour de tables au bois imbibé de bière. Des joncs recouvraient le sol nu. L’endroit était propre, relativement accueillant et proposait les services de jeunes femmes avenantes pour tenir compagnie aux visiteurs. Une façon de les dissuader d’épancher leurs envies en dehors du quartier portuaire.

L’estomac plein, le guerrier bâilla et s’étira le long de sa banquette. Lui qui pensait être en retard ! Se pouvait-il que son contact ait annulé le marché ? Il jeta un œil nerveux vers la porte. Tout ce chemin pour ne pas être payé, c’était inenvisageable. Hrolf, son capitaine, se foutrait de lui jusqu’à son dernier souffle.

— Encore à boire ? proposa gentiment une petite serveuse à la peau sombre et aux cheveux ras.

— Ja ! répondit-il en tendant sa coupe.

Elle le servit en lui offrant un sourire amène. Il détailla son visage et son crâne presque nu. La plupart des gens ici se dépouillaient de leur pilosité, sans doute pour s’épargner les infestations de vermine liées à la chaleur et à la saleté. Dommage. Elle devait posséder une de ces crinières volumineuses qui eût fait pâlir de jalousie les femmes de son pays. Lorsqu’elle s’éloigna, le guerrier admira le délicat balancement de ses hanches sous les plis de sa robe.

Son attention se tourna brusquement vers la porte qu’on ouvrait avec discrétion. Deux personnes se glissèrent dans la salle. L’œil exercé d’Aenar identifia tout de suite une combattante entraînée dissimulée sous un manteau de lin. Juste derrière elle, une femme à l’apparence plus frêle, apprêtée à l’absurde dans un endroit pareil.

Leur entrée suscita bien des commentaires et des onomatopées peu reluisantes. Néanmoins, la plus grande des deux arrivantes brandit un médaillon fait d’or et de lapis-lazuli ; immédiatement, le propriétaire des lieux intervint pour calmer la clientèle.

— Vous voulez finir dans les geôles de la Medjaï ? Bande de cancrelats, écartez-vous !

Le Kémite se fendit d’une courbette obséquieuse, les mains jointes devant lui.

— Mahila, que… Que puis-je faire pour toi ? C’est un honneur, laisse-moi t’offrir à boire. Est-ce que… C’est une inspection ? Viens-tu contrôler la santé de mes filles ? Je t’assure qu’elles sont bien soignées et en parfait état.

D’un geste, la garde du corps le dissuada d’approcher davantage de sa protégée. Celle-ci repoussa d’une main ses boucles de cuivre ardent – qu’Aenar identifia comme une perruque de très belle facture – et parcourut l’assistance du regard. Avisant le guerrier aux nattes blondes, elle sourit et s’adressa d’une voix suave au tenancier.

— Il me semble que tu possèdes une chambre à l’écart des autres, n’est-ce pas ?

— En effet, mahila. Elle se trouve en haut.

— Est-elle propre ?

— Toujours, j’y veille personnellement.

— Je vais l’occuper un moment. Veux-tu bien y faire porter de la bière et un pichet de lait fermenté ? Je te remercie.

Les yeux aussi ronds que des pièces mèdes, le propriétaire acquiesça. La femme posa la main sur le bras de sa garde et murmura quelques mots à son oreille, avant de gravir l’escalier menant à l’étage.

D’un pas résolu, la garde du corps se dirigea tout droit vers Aenar. Ses yeux, durs et noirs comme la nuit, se plantèrent dans les siens.

— Ma maîtresse t’attend.

Elle se tenait légèrement en arrière, une moue contrariée sur les lèvres, comme si la proximité avec un étranger l’incommodait. Sa main jouait nerveusement sur le manche de son khépesh.

— Ne faisons pas attendre la dame, décréta Aenar en avalant d’un trait sa coupe de bière.

Il émit un rot sonore en passant devant la Kémite, un rictus narquois devant son expression horrifiée.

— La dame veut connaître l’Aiguillon de Sörter ! lança-t-il à la cantonnade.

Aussitôt, sa pique provoqua l’hilarité générale, mais aussi un brouhaha d’admiration.

— Allez, sois pas chien, invite-nous !

— J’parie que tu redescends avant la fin de la chanson !

Le regard sombre de la guerrière ne suffit pas à éteindre la liesse. Elle monta les marches derrière Aenar en maugréant des jurons dans sa langue. Un couloir étroit menait à une seule et unique chambre, dont le prix exorbitant dissuadait la plupart des visiteurs de la louer.

Une employée les rejoignit, les bras chargés d’un plateau contenant les boissons commandées par la mystérieuse beauté. Le chat de la maison, un mendiant professionnel à la robe marbrée et à la queue tordue, lui emboîtait le pas en miaulant pour réclamer son attention.

— Laisse, proposa Aenar en retirant son fardeau des mains de la serveuse.

Celle-ci déguerpit sous le regard glacé de la garde, qui ouvrit la porte. À l’intérieur, assise sur la modeste couche comme s’il s’agissait d’un trône façonné pour elle, la jeune femme patientait, les mains posées sur ses cuisses. Son manteau reposait à côté d’elle, révélant la transparence de sa robe sur ses seins à la rondeur troublante.

Aenar resta un instant bouche bée, son plateau dans les mains. Le chat se faufila dans la chambre et se coucha directement sur le précieux vêtement de la visiteuse, qui s’esclaffa. La garde secoua la tête et ferma la porte derrière lui, restant en sentinelle à l’extérieur.

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