La main dans le sac 5/5

Pour lire le 4/5, c’est par ici

Le temple de la déesse à tête de vache, dont Aenar ne parvenait pas à se souvenir du nom, se détachait dans la crasse environnante par ses murs de calcaire blanc qui se distinguaient même sous l’épais rideau de la nuit. Un fronton à l’effigie de la voluptueuse dame des cultures rehaussé d’un disque d’or – trop lourd pour être volé – accueillait les visiteurs. L’extérieur de l’édifice paraissait minuscule, mais Aenar savait que de nombreux bâtiments de la ville basse s’enfonçaient dans la colline contre laquelle était construite Djedou. Celui-ci ne faisait sans doute pas exception. Un instant, Aenar redouta qu’on le refoule au vu de l’heure tardive, mais dès qu’il eut franchi le seuil et que ses pas résonnèrent sur la pierre froide, une silhouette pelotonnée dans un châle aussi noir que le limon du Neilos émergea de la pénombre en baillant. Un prêtre au crâne nu et à la stature encore adolescente, les yeux bouffis de sommeil, tendit son bâton vers les arrivants.

— Qui va là ? ânonna-t-il.

— Voyageur, répondit Aenar. Accueil.

— La Maison des Voyageurs est là pour t’aider, ami. Nous ne sommes pas autorisés à recevoir les profanes.

— Pas moi, elle.

Aenar brandit Alaia devant lui comme un paquet de linge sale. L’enfant s’éveilla et écarquilla les yeux. Un torrent de larmes inonda ses joues. Elle s’accrocha à lui en gémissant :

— Me laisse pas, siteplé. Me laisse pas…

Au prix d’un immense effort de volonté, Aenar déposa la petite sur les dalles froides en évitant de s’attarder sur son visage froissé de chagrin. On peut vraiment s’attacher à quelqu’un aussi vite, quand on est môme ?

— Non, non et non ! Je ne l’accepte pas, s’offusqua le prêtre. Elle… C’est une souillure pour cet endroit !

Aenar fouilla dans sa besace et en tira une bourse, où il puisa une épaisse roue de cuivre. À sa vue, le visage du jeune Kémite se radoucit. Un soupir magnanime s’échappa de ses narines.

— Bon, je pourrais peut-être faire quelque chose pour cette pauvre enfant.

Alaia tendit ses petits bras vers Aenar, qui fit de son mieux pour l’ignorer.

— Elle dort et elle mange, décréta-t-il à l’attention du prêtre si aisément corruptible.

— Pour le repas, il en faudra plus, l’ami.

Le prêtre tendit la main de manière explicite. En dépit de ses difficultés linguistiques, Aenar le voyait venir avec ses gros sabots. Il fourra un deuxième shât dans la paume du freluquet et le saisit fermement par l’épaule. Le jeune homme frémit et son teint vira au gris.

— Elle dort, elle mange et si problème, je reviens te trouver. Compris ?

— C’est très clair. Que vas-tu imaginer ? Elle peut rester jusqu’au matin, je veillerai à ce qu’il ne lui arrive rien.

Le prêtre déposa les deux shât près de l’autel de sa déesse. Aenar était persuadé qu’il les conserverait pour lui ; il se trompait souvent sur les gens, ces derniers temps.

— Tu reviens ? demanda la petite, soudain pleine d’espoir.

Elle l’avait entendu. La guigne !

Alaia sécha ses joues d’un revers de sa menotte et le regarda avec tout le sérieux dont pouvait faire preuve une gamine de son âge.

— Tu reviens, hein ? Je veux pas rester ici, me laisse pas toute seule.

— Tu es bien ici. Prêtre gentil.

— Je parle pas d’ici, répondit Alaia, je veux pas rester avec Them. Il est méchant, il me punit tout le temps. Toi tu es gentil, je veux rester près de toi.

Pourquoi pas, après tout ? songea Aenar. Qu’est-ce que ça lui coûterait ? Par réflexe, il saisit le manche de Skaering. Non mais quelle idée ! T’es pas venu ici pour adopter tous les gamins perdus du patelin !

— T’es un grand, ajouta la fillette. Them osera jamais venir m’embêter si tu me gardes.

Aenar leva les yeux au ciel. Comment gérer une situation de la sorte ? Il choisit la solution qu’il maîtrisait le mieux.

— Écoute. Moi, travail ici. Quand fini, je viens.

— Demain matin ?

— Ja. Oui, corrigea-t-il.

L’expression de soulagement de la fillette s’enfonça dans le cœur d’Aenar comme un poignard. Le prêtre et lui échangèrent un regard ; le Kémite esquissa un sourire sans équivoque. Les épaules d’Aenar s’affaissèrent et il rajouta un shât dans le réceptacle avant de partir.

Ce petit mensonge lui coûtait décidément très cher !

Fin de la première partie, à vendredi pour la suite !

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La main dans le sac 4/5

Avez-vous lu le 3/5 ?

Aenar n’avait pas mis les pieds à Djedou depuis une paire d’années et il n’était plus certain du chemin à suivre pour accéder au temple de la déesse-vache qui, s’il se souvenait bien, était une divinité nourricière et protectrice. Les rues serpentaient sans logique entre de vieilles maisons de guingois aux murs effrités. Seules quelques lampes distillant une lueur tamisée lui permettaient de se repérer dans l’obscurité. À chaque pas, il devait prendre garde à ne pas trébucher sur tout ce que les habitants laissaient à l’extérieur : tabourets vermoulus, tables branlantes et empilements d’ordures en tout genre.

— For porkker ! jura-t-il en se cognant le bout du pied dans une brique de terre cuite.

Il s’attira un regard effrayé de la petite accrochée à sa pogne. Cette môme n’avait pas les yeux dans ses poches. Elle inspectait tout autour d’elle, ne se cognait nulle part, sursautait au moindre son, agitant ses doigts minuscules dans la main d’Aenar. Il raffermit sa prise pour la calmer. Que fichait-elle dehors au beau milieu de la nuit ? Les Kémites ne veillaient-ils pas sur leur progéniture ?

Soudain, la fillette lui tira gentiment le bras en désignant une grosse amphore près d’une masure aux murs rongés de lézardes.

— Quoi ?

— T’es couvert de sang…, expliqua-t-elle en pointant son index vers son arme et ses joues.

Aenar se dirigea vers le conteneur et en souleva le couvercle. Il y découvrit de l’eau fraîche, ainsi qu’une sorte de louche en bois à l’aspect grossier. Cette petite avait de la suite dans les idées ; non pas que la Medjaï patrouillât souvent dans les parages, mais mieux valait éviter d’attirer l’attention sur lui. Il s’aspergea rapidement, soucieux de ne pas souiller l’eau laissée gracieusement à disposition des habitants, et effaça les traces écarlates de son visage et de ses bras. Puis il nettoya soigneusement la lame de Skaering avant de reprendre sa route, l’enfant sur les talons.

— Naeme ? demanda-t-il avant de se corriger. Nom ?

— Alaia, répondit la gosse après un instant d’hésitation. Et toi ?

— Aenar.

Elle acquiesça sans plus de commentaire. Comme elle peinait à suivre ses grandes enjambées, il la prit dans ses bras. D’abord surprise, l’enfant se laissa aller à sourire, puis saisit une des nattes d’Aenar pour l’examiner attentivement.

— Beau comme or, comprit-il au milieu d’une phrase au contenu énigmatique.

— Merci !

L’enfant était sale, empestait le vieux poisson, mais son sourire détonnait au milieu de toute cette crasse. Blanches et en parfait état, les dents de lait qui lui restaient démontraient une bonne santé générale.

— Bons dieux, tu pues ! cracha-t-il dans sa langue.

Le pli de son nez rendait sa phrase limpide ; la petite tira la langue et porta son regard au loin, vers un établissement où s’attroupait une faune intimidante. Prudent, Aenar évita les abords du Mulet, la maison de bière la plus mal famée du coin ; il risquait d’y croiser d’autres bougres désireux de s’approprier son bien. Mieux valait encore se perdre dans le dédale du quartier portuaire.

Pour passer le temps, Aenar échangea quelques phrases avec l’enfant, qui semblait ne pas avoir le moins du monde sommeil. Il posait des questions, elle répondait de sa voix flûtée, riait parfois lorsqu’il se trompait. C’était agréable d’avoir un peu de compagnie après un début de soirée aussi agité.

Le guerrier soupira et observa le ciel à la recherche de la lune, réduite à un faible croissant suspendu au-dessus des toits de la cité. Difficile de savoir s’il serait à l’heure pour son rendez-vous après avoir déposé la gamine à l’abri. Une envie fugace de la garder près de lui titilla son esprit. Il la rejeta avec force : la Maison des Voyageurs n’était pas un endroit pour une fillette des rues. Il pullulait de marins, de soiffards et d’ « honnêtes marchands » qui ne feraient qu’une bouchée d’une petite au sourire aussi tendre.

— Temple de Vache, bon endroit pour toi, dit-il.

Alaia ne répondit pas. Ses yeux étaient fixés vers la sacoche accrochée à l’épaule d’Aenar. Elle la scrutait avec tant d’attention qu’elle n’en cillait plus. À la lumière d’une torchère, il remarqua qu’elle avait les yeux bleus, d’une nuance plus sombre que les siens, aussi vive que le lapis-lazuli dont se paraient les dames Kémites. Elle murmurait des mots dans sa langue.

— Hé, ça va ? s’enquit Aenar en claquant des doigts près de son oreille.

La fillette mit quelques instants à s’extraire de sa contemplation. Elle cligna des paupières et bâilla sans retenue avant de se lover contre l’épaule de son porteur. Son absence était sans doute liée à la fatigue, imagina Aenar. Les enfants sont comme ça, on pense qu’ils n’arrêteront jamais, et ils tombent comme des mouches quand on ne l’espère plus.

Malgré tout, un léger malaise s’empara de lui. D’instinct, il soupesa sa musette, où le rubis était en sécurité. Une part de lui avait hâte de s’en défaire. Une autre était pétrie de la désagréable sensation d’être observé. Pourtant, les rues étaient désertes, à peine avaient-ils croisé un chien errant et un homme endormi dans une allée, enveloppé d’une couverture rongée aux mites. Non, cela n’avait rien à voir ; un fourmillement caractéristique s’immisçait dans ses doigts quand son instinct pressentait un danger. La fillette dormait déjà à poings fermés, elle ne sentit pas son geste en direction de Skaering. La présence de la hache apaisait toujours Aenar. Avec elle à son bras, il ne risquait rien, se rassura-t-il. 

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En route pour la fin de ce chapitre !

En route pour le 4/5

La main dans le sac 2/5

Si vous préférez, commencez donc par le chapitre 1/5 !

Une fois son repas avalé, Alaia serra son compagnon dans ses bras, enfouit son nez dans la fourrure noire et respira son odeur : musc et poisson mort. Elle s’en fichait. Tout ce qui lui importait, c’était ne plus être seule dans la nuit. Un frisson lui parcourut alors l’échine.

— Viens, décida-t-elle, on va chercher un endroit où tu seras bien au chaud.

À dire vrai, elle ignorait où trouver un tel refuge, aussi se borna-t-elle à gagner le port. Avec de la chance, elle pourrait chiper une couverture et dormir dans un entrepôt sans être ennuyée par les soûlards sortis des infâmes maisons de bière des quais.

« Ne t’approche pas de ceux-là ! »

Les conseils de Them l’énervaient. Le simple fait de penser à lui l’irritait. Guidée par l’odeur du fleuve, elle se faufila à travers des rues aussi étroites que des coursives, franchit des porches minuscules, jusqu’à aboutir dans le chaos du port, amoncellement de maisonnettes et de greniers à grains, repères à mouettes et nids à rats. À cette heure-ci toutefois, le calme y régnait, à l’opposé de la fièvre des journées.

Parvenue à proximité des embarcadères, elle s’immobilisa et étreignit le chat un peu plus fort : un navire massif à l’allure sinistre dominait les bateaux de pêche kémites. Même avec sa voile repliée, d’un rouge grenat, il surpassait les frêles esquifs par la taille de sa coque. Alaia ignorait sa provenance, mais sa proue, un immense serpent de mer à la gueule béante, lui donna la chair-de-poule.

« Viens, petite étincelle ! »

Alaia sursauta. Le chaton feula avant de lover sa tête au creux de son épaule. Elle promena son regard un peu partout autour d’elle sans voir personne.

— C’était quoi ?

Elle se mordilla les lèvres avec angoisse. Son ouïe perçut bientôt des notes de musique émanant du navire étranger : plusieurs hommes chantaient au son d’un instrument à cordes. Alaia soupira de soulagement.

— On va se cacher dans les entrepôts, chuchota-t-elle à l’attention de son compagnon. Personne ne viendra nous déranger là-bas.

Les employés portuaires n’étaient pas du genre à rester éveillés pour en protéger l’accès. Alaia savait qu’elle pourrait facilement se glisser à leur insu dans l’un des bâtiments.

Alors qu’elle se coulait dans l’ombre des baraquements, elle entendit des bruits suspects et des voix provenant d’une ruelle. À la lueur d’une lampe à huile abandonnée sur le bord d’une lucarne, Alaia repéra quatre silhouettes. Intimidée, elle se pelotonna contre un mur et ne bougea plus.

Dagues brandies, trois hommes vêtus de pagnes et de châles en lin encerclaient un gigantesque étranger, dont les longues tresses blondes se détachaient dans la nuit.

Son torse massif disparaissait sous une carapace de cuir renforcée de métal. Alaia n’avait jamais rien vu de tel. Dans son dos reposait un bouclier rond et à son côté, une hache dont le tranchant luisait malgré la pénombre. Il patientait, la main tapotant une besace à bandoulière bien garnie.

— On sait ce que tu transportes, le sauvage. Remets-nous ton butin et on te laissera partir.

Du kémite local, mâtiné de l’accent du coin. De son côté, le géant sourit et rétorqua d’une voix caverneuse et traînante :

— Si vous tenez votre vie, vous partez. Je donne pas ça. Pas à vous.

— On est plus nombreux et t’as pas envie de te mettre la Confrérie à dos, insista le Kémite. Fais pas le malin.

La Confrérie.

Alaia frémit et se recroquevilla davantage. Them avait peur d’eux. Il prétendait ne craindre personne, mais sa voix tremblait quand il prononçait ce nom. L’étranger lui, ne se départait ni de son calme ni de son sourire.

— Il entrave même pas ce que tu racontes, s’énerva l’un des voleurs, servons-nous !

Sur ces mots, il se précipita sur le colosse, la dague tendue vers sa cuisse. Celui-ci se contenta de saisir le bras et de le retourner. Alaia entendit craquer les os de l’épaule. Avec un grognement de douleur, le Kémite lâcha son arme, la surprise et l’incompréhension se reflétant dans ses iris. D’un ample mouvement, l’étranger leva haut la hache.

Alaia ferma les yeux. Le hurlement s’éteignit dans un bruit écœurant de métal qui pénètre la chair. Dans ses bras, le chat restait immobile, indifférent à toute cette agitation. Elle le sentit ronronner contre elle, mais se garda d’ouvrir les paupières. À quelques pas, la rixe se poursuivait sous un tombereau d’insultes et de cris.

Finalement, la curiosité l’emporta. Elle risqua un regard, vit le colosse empoigner les cheveux de l’un de ses adversaires et lui fracasser la mâchoire contre son genou levé. Des dents volèrent autour des deux combattants et du sang éclaboussa l’étranger.

— Dum Kahël ! exulta-t-il, hilare.

Terrorisée, Alaia aperçut le troisième larron tenter de frapper le géant par sa droite. Hélas pour lui, rien ne semblait échapper à la vigilance de ce monstre. Il n’eut qu’à pivoter et la dague glissa sur l’armure, ne réussissant qu’à s’accrocher à la lanière de la besace, la sectionnant net. Le contenu du sac tomba par terre et dans un bruit désagréable, un coffret de bois se brisa sous l’impact.

Alaia vit briller l’or et les gemmes quand une avalanche de bijoux se répandit sur le ponton.

— Ach, braend im Hilverde ! Dom !

Nul besoin de connaître sa langue pour comprendre que l’homme était furieux. D’un coup rageur, il fendit le crâne du malheureux qui titubait devant lui, les mains crispées sur ses maxillaires. Puis il dégagea son arme ensanglantée et se tourna vers le dernier sicaire. Mû par la terreur, celui-ci s’enfuit avec sagesse.

Alaia éprouva un bref soulagement. Jamais elle n’avait assisté à un tel déferlement de violence et elle en venait à plaindre ces pauvres hères.

— Flyven, Skaering, entendit-elle.

Elle se mordit la lèvre pour ne pas crier quand l’homme projeta sa hache. Dans un sifflement lugubre, celle-ci se ficha dans le dos du bandit. L’infortuné s’effondra dans la poussière.

— Bastet, supplia-t-il, protège-moi, par pitié.

Déjà l’étranger marchait dans sa direction. Il posa son pied sur le dos de son adversaire et en extirpa son arme avec autant de désinvolture que s’il avait fendu une bûche. Un flot de sang accompagna son geste et les prières cessèrent.

La main dans le sac - l'homme à la hache- Le Cycle du Dieu Noir

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En route pour la suite (3/5)


La main dans le sac 1/5

Le Cycle du Dieu Noir, roman-feuilleton
dark-fantasy

Titre de la saison 1 : Les enfants de Djedou

Au royaume de Kemet, les destins croisés d’un guerrier venu d’au-delà les mers et d’une jeune voleuse des rues, tous deux prisonniers d’une toile qu’Ishtar, déesse assoiffée de vengeance, a tissé pour eux. À leur insu, Aenar et Alaia pourraient bien attirer sur eux l’attention du redoutable Set. Mais les plans de la déesse ne risquent-ils pas d’entraîner des conséquences plus graves encore ?

Synopsis de l’épisode:

Aenar a un objectif : livrer discrètement une gemme à une cliente ; sûrement pas de s’occuper d’une gosse perdue. Pourtant elle est là, et en prime elle essaye de lui voler son butin. Le pirate n’est pas un monstre, il dépose Alaia à l’abri pour la nuit. Mais par les dieux, pourquoi la guigne s’acharne-t-elle désormais sur lui ?

Le Cycle du Dieu Noir - Le port de Djedou
Le port de Djedou, où se situe notre action. Carte réalisée par Steph.D

Première partie

La nuit tombait sur la Ruche. La chaleur accablante de la journée laissait place à la fraîcheur du crépuscule, lequel nimbait progressivement les murs en terre cuite des maisons d’un camaïeu d’ombres inquiétantes. À tout instant, Alaia redoutait de voir surgir d’horribles créatures tapies dans les ruelles, derrière les replis des tentures des échoppes.

L’enfant se frotta les paupières. Depuis combien de temps marchait-elle à la recherche de ses camarades ? Them lui avait pourtant ordonné de rester cachée, de se contenter de regarder, mais l’attente s’était révélée trop longue pour elle.

Elle s’ennuyait vite. Merit disait que c’était normal, qu’elle était « trop jeune pour le boulot », ce à quoi Them lui répondait de se taire ; lui seul en jugeait.

Alaia le détestait. Il était méchant, constamment de mauvaise humeur. Il la traînait chaque jour derrière lui comme un poids mort. Parfois, il lui pinçait le bras très fort ou lui tirait l’oreille quand elle n’écoutait pas.

« Tu me dois tout, espèce d’ingrate ! répétait-il. Si tu veux manger, t’as intérêt à apprendre fissa ! »

L’apprentissage selon le garçon revenait à dérober leur bourse aux badauds. Lui-même excellait à cet exercice, mais se montrait piètre professeur. Alaia aurait préféré rester avec Merit, plus gentille, malheureusement Them refusait. Et Them était le chef. Un chef qui criait tout le temps, surtout le soir, quand tout le monde se rassemblait dans le terrier. Sa main, délicate quand elle fouillait les affaires des gens, devenait brique lorsqu’elle distribuait les coups.

Aujourd’hui, elle aurait dû lui obéir, se tenir tranquille derrière les jarres d’huile du vieux Kop et le regarder œuvrer, mais elle avait remarqué ce joli lézard se faufiler sur un mur chauffé par le soleil et n’avait pas pu résister à l’envie de l’attraper.

La vitesse du reptile l’avait surprise ; à peine parvenait-elle à l’effleurer qu’il reprenait sa course. Pour autant, ses yeux ne lâchaient pas leur proie. Sa vue était excellente, de jour comme de nuit, et Them l’encourageait à profiter de ce don. C’était comme un exercice après tout…

Finalement, le lézard avait disparu entre deux briques en terre crue, la laissant frustrée et surtout perdue. D’habitude, elle se contentait de suivre Them ; à présent, les rues lui paraissaient immenses, les allées innombrables et bruyantes. Comment le retrouverait-elle ? Il allait encore s’énerver. À cette pensée, son nez se mit à couler, des larmes embuèrent ses yeux. Elle glissa son pouce dans sa bouche et arpenta la Ruche en pleurnichant, à bonne distance des marchands qui, à cette heure avancée, commençaient à ranger leurs étals.

« Tu ne dois pas t’approcher d’eux, pas maintenant, avait expliqué Them, ces gens n’ont que des coups de bâton à t’offrir, voire pire. »

Parfois, Alaia écoutait ses conseils.

Maintenant, il faisait noir et elle sentait son cœur battre à tout rompre. Elle risquait de mourir dévorée par un monstre aux aguets et en plus, elle avait les pieds en feu et l’estomac dans les talons.

Une odeur de vase parvint à ses narines : les effluves du Neilos, comprit-elle. Elle se dirigeait vers le port, l’un des pires quartiers de la ville. Un rire gras résonna dans une allée toute proche ; d’instinct, elle rasa les murs.

Des flambeaux éclairaient la façade d’une maison devant laquelle se pressaient des silhouettes effrayantes. Sur le perron, des femmes dévêtues les accueillaient avec des sourires et des postures étranges. Les visiteurs se collaient à elles et les embrassaient goulûment sur les lèvres. C’était dégoûtant, comme lorsque Nizul explorait la bouche de Merit avec sa langue.

Alaia bâilla et son estomac enchérit en gargouillant. Elle n’avait rien avalé de la journée. Peut-être qu’une de ces dames accepterait de l’aider ? Alaia s’approcha de la maison, avisant une jeune fille copieusement fardée. Comme elle était jolie ! s’extasia-t-elle.

Sitôt qu’elle l’aperçut, la beauté écarquilla les yeux et la poussa dans l’ombre d’une ruelle.

— File ! la houspilla-t-elle. Allez, fiche le camp d’ici !

Aussi méchante que Them…

Vexée, Alaia tira la langue et s’enfuit sans demander son reste. Soudain, elle se figea : un bruit suspect s’échappait d’un tas d’immondices au fond de la rue. Elle sursauta quand, en un éclair, une ombre toute de poils et de griffes jaillit devant elle dans un éboulis de déchets. Le cœur d’Alaia fit des bonds dans sa poitrine à l’idée d’un monstre s’arrachant aux ténèbres pour la dévorer toute crue. Son cri mourut au fond de sa gorge à l’instant où la créature terrifiante poussa un feulement presque inaudible, se révélant n’être qu’un minuscule chat noir à la queue ébouriffée de surprise.

Sa peur oubliée, elle souffla, s’accroupit et appela d’une voix douce :

— Oh, tu es tellement mignon… Viens, j’te veux pas de mal, sois gentil.

Elle offrit sa main ; l’animal la considéra avec distance avant de tendre le museau pour humer son odeur. Il frotta sa tête contre les doigts et se mit à ronronner. Comme la plupart des chats à Djedou, il ne craignait pas les humains. Merit racontait souvent des histoires formidables sur les enfants de Bastet, la dame de la chance.

« La protectrice des gens comme nous, disait-elle. Pour ne pas s’attirer la mauvaise fortune, les Kémites prennent soin des enfants de Bastet, bien plus que de leurs nécessiteux. »

Affamée, Alaia scruta le tas de déchets et entreprit de le fouiller, priant la déesse d’y trouver de la nourriture. Elle poussa un cri de joie en dénichant des pelures de légumes ainsi qu’un vieux morceau de pain rassis au milieu d’entrailles de poisson puantes. La chance lui souriait, en effet.

— Merci, dit-elle au chat en espérant que sa divine mère l’entende.

L’animal, les pupilles fendues de plaisir, se frotta contre ses jambes couvertes d’écorchures.

Le Cycle du Dieu Noir épisode 1 - l'homme à la hache - la main dans le sac

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