Les bonnes affaires se font de nuit 2/4

Les bonnes affaires se font de nuit 2/4

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— Bonsoir, maître Aenar, salua poliment la jeune femme d’une voix melliflue.

— Tu es Merikara ? bafouilla le guerrier.

— La révérée Merikara ne se déplace pas. Je suis son émissaire, Nahili. 

Ses iris noisette luisaient sous le feu des braseros. Elle avait fardé ses paupières avec soin, de sorte à rendre son regard encore plus hypnotique.

— Tu es très séduisant, commenta-t-elle avec un naturel désarmant. Je pensais rencontrer une bête sauvage.

— Quoi ?

— Oh ! Pardon, je m’exprime trop vite, tu ne parles pas bien notre langue. Peut-être pourrions-nous trouver une langue commune ?

— Tu parles le mède ?

— Bien entendu. Je suis étonnée et impressionnée : rares sont les gens ici à être instruits dans l’idiome des anciens rois.

Elle baissa d’un ton et coula un regard vers la porte.

— Évitons d’en faire étalage.

Cette fille se pavanait dans un taudis en robe de soie et sandales fines, mais elle s’inquiétait que quelqu’un découvre qu’elle parlait le mède. Bah, du moment qu’elle payait !

— Tu ne veux pas lâcher cela et nous servir à boire ? s’enquit-elle, amusée.

— Bonne idée.

Aenar posa le plateau sur une petite table à côté de la couche. Il versa du lait fermenté dans une coupe qu’il tendit à Nahili et se servit de la bière qu’il avala d’un trait pour se redonner contenance.

L’Ishtarienne dégusta son breuvage avec une lenteur consommée, tout en scrutant Aenar avec une certaine perplexité.

— Tu es seul, nota-t-elle.

— Oui, pourquoi ?

— Non, pour rien. Je pensais que…

— Tu veux peut-être voir ce que Merikara souhaite acquérir ? coupa Aenar, pressé d’en venir au fait.

— Oui, bien sûr, se reprit Nahili, à nouveau maîtresse d’elle-même.

Elle se pencha pour gratter le menton du chat. Celui-ci se lova contre sa cuisse, le ventre exposé, oublieux de sa dignité féline. Voilà à quoi elle te réduira si tu lui tiens trop longtemps compagnie, s’alarma Aenar en fourrageant dans sa besace.

Une fois sur la table, le rubis ressemblait à n’importe quelle autre gemme, si ce n’était son aspect parfaitement rond et poli. Nahili le contempla, le prit entre ses doigts pour jouer avec ses reflets. Aenar n’était pas dupe : cette fille ne savait pas du tout ce qu’elle cherchait. On l’avait envoyée récupérer la commande, alors elle se sentait obligée de montrer qu’elle maitrisait la situation.

— Où l’as-tu trouvé ? souffla-t-elle.

— Sur le cadavre d’un homme. Simrod, la terreur de la Grande Verte, précisa-t-il.

La jeune femme haussa les sourcils et coula un regard impressionné vers lui. Connaissait-elle Simrod ? Sans doute pas, mais le sobriquet suffisait à effrayer les esprits innocents comme le sien. Elle glissa le rubis à l’intérieur d’une poche cousue dans les plis de sa robe

— Merikara sera heureuse, déclara-t-elle. Voici ton paiement, maître Aenar.

Elle lui tendit une bourse en cuir de chèvre dont le poids rappela à son nouveau propriétaire de ne pas l’exhiber à la vue de tous. Il la rangea dans sa gibecière pendant que Nahili terminait sa coupe de lait fermenté.

— Je dois partir, à présent. Ce fut un plaisir.

Elle se leva, une bouffée de son parfum enivrant mêlant jasmin et figues monta aux narines d’Aenar. D’une main délicate, elle persuada le chat de lui rendre son manteau, qu’elle enfila sur ses épaules avec la grâce d’une princesse. Alors qu’elle ouvrait la porte, le guerrier la retint.

— Tu ne veux pas que je te raccompagne chez toi ? C’est risqué de t’envoyer seule dans un quartier pareil.

— Elle n’est pas seule, corrigea froidement sa garde du corps. Reste à ta place, étranger.

— Bahouet est tout à fait capable de me protéger, rassure-toi. Si l’on te surprenait dans le quartier des temples sans autorisation officielle, tu finirais en prison sans que je puisse y faire quoi que ce soit. Et s’il te plait, ne parle surtout pas de tout ceci autour de toi, nous préférons que cela ne s’ébruite pas.

Tout sourire, Aenar se pencha sur Nahili.

— Si tu pars tout de suite, les gens vont se poser des questions…

L’Ishtarienne hésita. Elle se mordit la lèvre, les yeux pétillants.

— Eh bien, je ne sais pas.

— Nous sommes attendues, mahila, coupa Bahouet.

Ses iris aussi froids que la glace de Sörter traduisaient tout le bien qu’elle pensait de cette idée.

— Bahouet a raison, j’en ai peur, se ravisa la jeune femme en rougissant légèrement.

— Comme tu veux. Dis à ta maîtresse que l’équipage du Serpent Écarlate sera ravi de lui rendre d’autres services à l’occasion.

Nahili hocha la tête avant de quitter la maison de bière, sous l’étroite surveillance de la dénommée Bahouet. Aussitôt qu’Aenar fût de retour dans la salle principale, plusieurs types s’amassèrent autour de lui, tels des vautours sur une charogne.

— J’l’avais dit que la chanson serait pas finie ! railla un petit abyssinien râblé.

— Par les mamelles rebondies d’Hathor, ça, c’est une femme…

Un marin au teint olivâtre typique des îles Élènes se porta à ses côtés, un sourire avenant aux lèvres.

— Raconte, sois pas chien !

— Entre elle et moi ! Vous taire et boire !

Pour moucher la curiosité, rien ne valait une tournée générale. Aenar brandit un shât en hélant le tenancier, pour le plus grand plaisir de l’assistance. Non loin de lui, le chat le fixait de ses yeux d’ambre. Le guerrier lui jeta un morceau de pain entre les pattes pour détourner son attention. Il en avait soupé des enfants de Bastet, ce soir.

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