Le Cycle du Dieu Noir - Les ténèbres sous une couche d'or 3/4

Les ténèbres sous une couche d’or 3/4

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Trois silhouettes couraient à travers la place des Coffres d’Ouadjour. Trois créatures féminines, souples, rapides et silencieuses dans leurs tenues couleur de nuit. Autour d’elles se dessinaient les contours austères des bâtiments administratifs de la cité. Prudentes, elles se fondirent dans les ombres au passage des patrouilles de la Medjaï chargées de veiller à la sécurité du quartier des affaires de Djedou.

Hetephros leur avait ordonné de procéder le plus discrètement possible. Thaïs avait pris la tête, puisqu’elle était supposée mener l’équipée. Dans son dos pesait le courroux d’une Tahura frustrée de devoir s’en remettre à sa rivale autant que de quitter ses appartements confortables pour se rendre dans l’un des endroits les plus pouilleux de la ville. Pour ne rien arranger, le port se trouvait à l’opposé de leur domicile. Ami personnel du Kohani Sokar, Hetephros s’était vu offrir une superbe demeure située non loin de la nécropole, là où personne ne viendrait l’importuner ; une situation calme, avec une vue imprenable sur les abords du désert, mais qui ne facilitait pas la tâche de ses épouses.

— Est-ce qu’on sait au moins ce qu’on cherche ? signa Tasmin en se portant à sa hauteur.

Thaïs opina du chef sans s’arrêter. L’objet de leur convoitise était ce guerrier étranger aux cheveux de blé et au physique appétissant. Quel dommage ! S’emparer de son bien signifierait à coup sûr lui trancher la gorge. Thaïs avait effleuré son aura et ce qu’elle avait perçu lui plaisait. Même un mendiant de la Ruche t’inspirerait plus de désir que cette vieille carcasse pourrissante, songea-t-elle avec amertume. Elle avait à peine douze ans lorsqu’on l’avait offerte au sorcier. La colère raviva son goût du sang. Une décennie ! Dix ans depuis son union avec Hetephros, dix années de souffrance, de perfidie. Enfin, l’occasion de se défouler se présentait à elle, hors de question de la laisser filer. Elle se concentra sur son masque. Aide-moi à voir au plus profond de la nuit, ô Ibis.

Les contours des maisons se dessinèrent, les détails apparurent devant elle avec une précision surnaturelle. L’Œil de Thoth, le présent nuptial d’Hetephros, était le seul bijou véritablement précieux qu’il lui ait offert. Grâce à lui, elle développait une acuité visuelle hors du commun. Elle devenait aussi sujette à des accès de prédiction incontrôlables ; le revers du masque aux capacités issues du dieu lunaire lui-même, d’après le vieux mage. Comment avait-il pu s’emparer d’un pouvoir divin, Thaïs l’ignorait, mais l’artefact s’avérait indéniablement puissant.

À présent nyctalope, elle accéléra l’allure en direction d’une volée de marches taillées dans la roche. Les sentiers des serviteurs facilitaient l’accès aux différents quartiers de Djedou et leur évitaient de perdre du temps dans leur travail. Emprunter ces escaliers n’avait rien de noble, rien d’honorable, mais les épouses d’Hetephros ne s’arrêtaient pas à ce genre de détail quand il s’agissait de contenter la momie qui leur tenait lieu de conjoint. Tasmin, dotée de l’esprit d’un enfant de Bastet, se déplaçait avec la célérité d’un chat. Seule Tahura restait à la traîne et exprimait sa frustration par des grognements furieux. Finalement, elle se laissa distancer ; la vitesse n’était pas son fort.

Même si Tahura les perdait de vue, Thaïs savait son odorat suffisamment affûté pour les suivre à la trace. Elle poursuivit son chemin en direction du port sans un regard pour sa sœur. Après avoir dévalé un nouvel escalier, elle marqua une halte, imitée par Tasmin, afin d’examiner le paysage en contrebas.

Son masque lui révéla chaque détail du port, de ses quais poisseux aux habitations miteuses noyées sous une croûte de limon séché. Elle scruta les rares silhouettes encore présentes à cette heure avancée de la nuit. Tous des marginaux, des sicaires et autres rebuts de la société, occupés à parier, guetter leurs proies et régler leurs comptes. Mais parmi ses déchets, elle ne repéra pas l’imposante carcasse de l’homme aux cheveux blonds.

— Tu ne le trouves pas, n’est-ce pas ? demanda silencieusement Tasmin.

— Nous avons été trop lentes, il a eu le temps de disparaître.

— Cet endroit ne nous est pas familier, il faut agir prudemment, ma sœur.

Tahura les rattrapa et leva le menton avec morgue.

— Alors ? Où est notre cible, Thaïs ?

— Tu penses qu’il est aisé de trouver quelqu’un de cette façon ? Le masque ne me dit pas tout.

— Hetephros a bien de la patience avec toi.

Les remarques acerbes de la femme-chacal rebondirent sur la carapace de son indifférence. Malheureusement, il fallait se rendre à l’évidence : Thaïs n’avait pas la moindre idée de l’endroit où se cachait leur proie.

— Descendons, signa Tasmin. Ton point de vue n’est pas le bon.

— Tu as une idée ?

— Cet homme n’est pas Kémite, il n’est donc pas supposé pouvoir quitter cette zone sans autorisation spéciale. Selon toute vraisemblance, il est confiné dans le quartier des étrangers.

Raisonnable, calme et logique. Tasmin concevait toujours des théories plausibles.

Djedou avait beau être une cité accueillante, elle ne laissait pas n’importe qui rôder dans ses murs, surtout pas les marins étrangers qui avaient tendance à causer le trouble là où ils passaient. L’administration de la ville leur avait donc alloué une zone près du port, loin des yeux des honnêtes sujets kémites. Ils ne pouvaient sortir qu’avec l’accord du maître des activités portuaires, lui-même sous l’autorité de Sahouré, le plus haut fonctionnaire de Djedou. Leur guerrier blond ne pouvait se trouver que là-bas, à moins qu’il ait décidé de se jouer des patrouilles chargées de surveiller les portes menant vers des quartiers plus accueillants.

— Quelle puanteur, commenta Tahura.

— Je préfère encore l’odeur du fleuve et du limon à celle des épices nauséabondes d’Hetephros, rétorqua Thaïs.

— Insolente ! gronda la première épouse.

La femme-ibis pouvait presque deviner le froncement de ses sourcils sous le masque de Tahura. Elle se contenta de sourire et reprit sa marche en direction du quartier des étrangers. La chair de poule se répandit le long de ses bras. Accoutumée au luxe et au confort de la demeure d’Hetephros, elle éprouvait une profonde aversion pour cet endroit. Tous ses sens étaient en alerte, son regard scrutait chaque ombre et recoin. On n’aimait pas trop les créatures de leur qualité ici.

Un autre grognement la tira de ses réflexions. Agacée, elle se tourna vers Tahura.

— Qu’ai-je encore fait ?

Or, cette fois, La femme-chacal n’en avait pas après elle. Elle humait l’air, la bouche ouverte, le corps tendu.

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3 thoughts on “Les ténèbres sous une couche d’or 3/4”

    1. Aemarielle 2018 t’aurait répondu « Naaaan, je crois pas, c’est pas pour moi… » Aemarielle 2019 pense que publier les épisodes suivants en auto édition pourrait être cool ! Merci d’avoir lu, je suis contente si tu as apprécié l’expérience. <3

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