Le Cycle du Dieu Noir- La main dans le sac 4/5

La main dans le sac 4/5

Avez-vous lu le 3/5 ?

Aenar n’avait pas mis les pieds à Djedou depuis une paire d’années et il n’était plus certain du chemin à suivre pour accéder au temple de la déesse-vache qui, s’il se souvenait bien, était une divinité nourricière et protectrice. Les rues serpentaient sans logique entre de vieilles maisons de guingois aux murs effrités. Seules quelques lampes distillant une lueur tamisée lui permettaient de se repérer dans l’obscurité. À chaque pas, il devait prendre garde à ne pas trébucher sur tout ce que les habitants laissaient à l’extérieur : tabourets vermoulus, tables branlantes et empilements d’ordures en tout genre.

— For porkker ! jura-t-il en se cognant le bout du pied dans une brique de terre cuite.

Il s’attira un regard effrayé de la petite accrochée à sa pogne. Cette môme n’avait pas les yeux dans ses poches. Elle inspectait tout autour d’elle, ne se cognait nulle part, sursautait au moindre son, agitant ses doigts minuscules dans la main d’Aenar. Il raffermit sa prise pour la calmer. Que fichait-elle dehors au beau milieu de la nuit ? Les Kémites ne veillaient-ils pas sur leur progéniture ?

Soudain, la fillette lui tira gentiment le bras en désignant une grosse amphore près d’une masure aux murs rongés de lézardes.

— Quoi ?

— T’es couvert de sang…, expliqua-t-elle en pointant son index vers son arme et ses joues.

Aenar se dirigea vers le conteneur et en souleva le couvercle. Il y découvrit de l’eau fraîche, ainsi qu’une sorte de louche en bois à l’aspect grossier. Cette petite avait de la suite dans les idées ; non pas que la Medjaï patrouillât souvent dans les parages, mais mieux valait éviter d’attirer l’attention sur lui. Il s’aspergea rapidement, soucieux de ne pas souiller l’eau laissée gracieusement à disposition des habitants, et effaça les traces écarlates de son visage et de ses bras. Puis il nettoya soigneusement la lame de Skaering avant de reprendre sa route, l’enfant sur les talons.

— Naeme ? demanda-t-il avant de se corriger. Nom ?

— Alaia, répondit la gosse après un instant d’hésitation. Et toi ?

— Aenar.

Elle acquiesça sans plus de commentaire. Comme elle peinait à suivre ses grandes enjambées, il la prit dans ses bras. D’abord surprise, l’enfant se laissa aller à sourire, puis saisit une des nattes d’Aenar pour l’examiner attentivement.

— Beau comme or, comprit-il au milieu d’une phrase au contenu énigmatique.

— Merci !

L’enfant était sale, empestait le vieux poisson, mais son sourire détonnait au milieu de toute cette crasse. Blanches et en parfait état, les dents de lait qui lui restaient démontraient une bonne santé générale.

— Bons dieux, tu pues ! cracha-t-il dans sa langue.

Le pli de son nez rendait sa phrase limpide ; la petite tira la langue et porta son regard au loin, vers un établissement où s’attroupait une faune intimidante. Prudent, Aenar évita les abords du Mulet, la maison de bière la plus mal famée du coin ; il risquait d’y croiser d’autres bougres désireux de s’approprier son bien. Mieux valait encore se perdre dans le dédale du quartier portuaire.

Pour passer le temps, Aenar échangea quelques phrases avec l’enfant, qui semblait ne pas avoir le moins du monde sommeil. Il posait des questions, elle répondait de sa voix flûtée, riait parfois lorsqu’il se trompait. C’était agréable d’avoir un peu de compagnie après un début de soirée aussi agité.

Le guerrier soupira et observa le ciel à la recherche de la lune, réduite à un faible croissant suspendu au-dessus des toits de la cité. Difficile de savoir s’il serait à l’heure pour son rendez-vous après avoir déposé la gamine à l’abri. Une envie fugace de la garder près de lui titilla son esprit. Il la rejeta avec force : la Maison des Voyageurs n’était pas un endroit pour une fillette des rues. Il pullulait de marins, de soiffards et d’ « honnêtes marchands » qui ne feraient qu’une bouchée d’une petite au sourire aussi tendre.

— Temple de Vache, bon endroit pour toi, dit-il.

Alaia ne répondit pas. Ses yeux étaient fixés vers la sacoche accrochée à l’épaule d’Aenar. Elle la scrutait avec tant d’attention qu’elle n’en cillait plus. À la lumière d’une torchère, il remarqua qu’elle avait les yeux bleus, d’une nuance plus sombre que les siens, aussi vive que le lapis-lazuli dont se paraient les dames Kémites. Elle murmurait des mots dans sa langue.

— Hé, ça va ? s’enquit Aenar en claquant des doigts près de son oreille.

La fillette mit quelques instants à s’extraire de sa contemplation. Elle cligna des paupières et bâilla sans retenue avant de se lover contre l’épaule de son porteur. Son absence était sans doute liée à la fatigue, imagina Aenar. Les enfants sont comme ça, on pense qu’ils n’arrêteront jamais, et ils tombent comme des mouches quand on ne l’espère plus.

Malgré tout, un léger malaise s’empara de lui. D’instinct, il soupesa sa musette, où le rubis était en sécurité. Une part de lui avait hâte de s’en défaire. Une autre était pétrie de la désagréable sensation d’être observé. Pourtant, les rues étaient désertes, à peine avaient-ils croisé un chien errant et un homme endormi dans une allée, enveloppé d’une couverture rongée aux mites. Non, cela n’avait rien à voir ; un fourmillement caractéristique s’immisçait dans ses doigts quand son instinct pressentait un danger. La fillette dormait déjà à poings fermés, elle ne sentit pas son geste en direction de Skaering. La présence de la hache apaisait toujours Aenar. Avec elle à son bras, il ne risquait rien, se rassura-t-il. 

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