Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.8

Où Aenar se voit apprendre les bonnes manières…

La solitude du guerrier

 

Plaines du Koush

 

« Je comprends rien à ce que tu dis, femme ! » 

Aenar avait parlé dans sa langue, un idiome rocailleux venu du Nord, aussi étranger à la sauvage que le koushite pour le colosse. Elle leva les yeux au ciel. L’exaspération la rendait séduisante. Allongé sur le dos, au milieu d’un tas de fourrures, le guerrier la dévisagea : ses traits un peu lourds ne manquaient pas de piquant, son regard sombre sous ses sourcils froncés dénotait une force de caractère peu commune, impression accrue par ses cheveux ras sur son crâne parfait. Ses lèvres épaisses rosissaient sur les bords, Aenar trouvait cela attirant.

Depuis le temps qu’il voyageait en Kemet, il s’était accoutumé à l’absence de pudeur des femmes du sud. En Koush, le concept même de décence semblait inexistant. Pendant qu’elle nettoyait les blessures de son « sauveur », ses petits seins noirs s’agitaient au rythme de ses mouvements. Sans réfléchir, Aenar en captura un. La gifle qu’il reçut en retour faillit l’assommer.

La colère de la femme doucha ses ardeurs. Visiblement, elle ne t’invitait pas… Elle lui cria dessus quelques instants, avant de croiser les bras sur sa poitrine.

« C’est bon, je ne te toucherai plus. T’es pas mon genre de toute façon ! » 

Son ouvrage terminé, elle se leva et sortit. Aenar examina les saletés qu’elle avait posées sur ses plaies. Malgré l’aspect repoussant de la pâte verdâtre, il sentait moins la douleur. Cela lui rappela les mixtures employées par les guérisseurs dans son pays et il éprouva de la nostalgie. Sa famille lui manquait. Jusqu’ici, il faisait son possible pour l’effacer de sa mémoire, mais l’ennui et son repos forcé le plongeaient dans des abîmes d’introspection. Quel temps faisait-il en Sörter ? À quoi pouvaient ressembler les siens, s’ils vivaient encore ? Pensaient-ils à lui ou honnissaient-ils son nom ? Il se massa le cuir chevelu et chassa ses souvenirs. Se morfondre ne servait à rien.

La journée passa sans qu’il vît la femme. Pourtant il entendit du bruit autour de la maison. Il finit par comprendre qu’elle s’occupait des cadavres. L’imaginer seule en train de traîner tous ces corps le troubla. Il décida de se lever, et de la rejoindre.

Elle avait allumé un feu à l’aide de tout ce qu’elle avait pu rassembler et installé chacun de ses proches autour du brasier. Son époux et son fils, propres et parés de peaux de bêtes gisaient à une place d’honneur près des braises. Elle tourna la tête dans sa direction et il l’entendit murmurer tristement :

« Tero Buru… »

La femme récupéra des cendres et s’en couvrit la peau en chantant à voix basse. Elle ne cessa que lorsque tout son corps eût pris une teinte grisâtre.

« Tu ne pourras pas les brûler avec ce petit feu, » dit Aenar.

Il se souvint avec nostalgie des gigantesques bûchers qui emportaient les guerriers tombés au combat. Il se revit allumant le brasier pour conduire son père dans l’autre monde. La colère le saisit. Ne ravive pas les vieilles braises !

Le soir arriva sans que la femme ait fait autre chose que chanter et rajouter des cendres chaudes sur son corps. Aenar préféra retourner se coucher. Plus tard, elle entra et le réveilla en secouant son épaule.

« Tero Buru…

— Quoi ? marmonna le guerrier à moitié endormi. C’est quoi, Tero boro ? Ouais c’est joli comme nom…

— Tero Buru ! »

Elle le tira par le bras pour le relever. Il obtempéra de mauvaise grâce, râlant et jurant. Tous deux sortirent de la maison. Elle avait ranimé le feu, et Aenar entendit du bruit. Des sabots et des cris… Merde, ils reviennent ! 

La femme ne paniquait pas. Bientôt de la poussière s’éleva et cinq Koushites montés sur des taureaux entrèrent dans le village. Les hommes avaient revêtu des coiffes de plumes rouges et couverts leurs hanches de ceintures ornementales d’or serti d’émeraudes. Les armes levées, ils hululaient pour guider leurs bêtes cornues autour des cadavres. Aenar se rapprocha de la femme, mais celle-ci le repoussa et se mit à danser près des flammes. Ses gestes saccadés manquaient de grâce, songea-t-il, mais ce n’était sans doute pas l’esprit de la cérémonie.

Les hommes ignorèrent Aenar, à son grand soulagement. Ils menèrent deux taureaux vers la case de la sauvage et les firent entrer. Drôle d’idée, à quoi cela peut-il bien rimer ? 

Pendant le reste de la nuit, les guerriers creusèrent des tombes. Ils enterrèrent chaque défunt dans leur maison respective, déplaçant les bovins afin qu’ils visitent chaque demeure. De toute évidence, les bestiaux représentaient une forme de protection pour les morts, comprit Aenar. Laisser pourrir leurs corps sous le foyer lui semblait des plus incongrus. Mais pas autant que les rites kemites qui nécessitaient de vider les cadavres comme on nettoie les poissons pour les conserver. Fatigué, il observa la Koushite danser sans répit. Elle avait perdu sa famille, ses voisins, ses amis, pour l’amusement et le bon plaisir de sadiques et Aenar s’en voulut pour cela. Pourquoi m’avoir sauvé, femme ? Pour que je me sente encore plus mal ? 

L’un des guerriers s’approcha de lui. Aenar le considéra d’un œil méfiant. En signe d’apaisement, le Koushite posa sa main contre son torse nu.

« Tes… amis, balbutia-t-il dans un Kemite hésitant, impurs. Pas rester ici. » 

Il désigna les cadavres en armure. Personne ne les avait touchés.

« Enlève eux, ordonna-t-il.

— Je m’occuperai d’eux, » répondit platement Aenar.

Que dire d’autre ? Merci de m’avoir épargné ? Plutôt rôtir dans les enfers de Set ! 

« Kori aider toi. Stupide femme ! Tu es avec eux, tu mérites mort.

— Je comprends, Peau-Noire. On règle ça quand tu veux. » 

Il fit craquer les articulations de ses mains. Le Koushite secoua la tête.

« Pas de combat. Kori femme de chef, j’obéis.

— Pas étonnant que les choses tournent mal chez vous autres, bougonna Aenar. Un pays où l’on écoute les femmes…

— Quand tu es guéri, tu pars, sinon je te tue, répondit l’homme, qui appuya ses dires en passant un doigt le long de sa gorge.

— T’inquiète pas, j’ai pas l’intention de rester ici. »

J’ai vu tout ce que j’avais à voir dans ce trou. Cette fois, je ne laisserai rien me retenir. 

Aenar se rassit contre un mur de bouse, les jambes repliées contre lui. Il aurait vendu son âme pour une outre d’alcool fort.

 

Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.7

Oups, il semble que vendredi dernier, la migraine m’ait fait oublier de publier l’épisode hebdomadaire. J’en suis désolée, je me rattrape ce soir avec la suite de notre histoire.

Les eaux noires du Neilos

 

Thémis… Garus… Kloros…

Son corps n’était qu’une plaie, ses muscles le faisaient atrocement souffrir. Il sentait ses forces s’épuiser à vue d’œil. Les chants des oiseaux de nuit, insectes et tout ce que le fleuve abritait comme vie grouillante sifflaient dans ses oreilles endolories. Le courant aurait bientôt raison de lui ; Neilos donnait la vie et la reprenait à l’envi. Il but la tasse, sentit l’eau investir ses poumons et crut ses derniers instants arrivés.

Thémis… Garus… Kloros…

Le froid lui intimait de se laisser aller, de se reposer après avoir été battu, humilié, anéanti…

Pourtant, il refusait de mourir.

Son esprit restait obstinément fixé sur les événements de la soirée. Après l’avoir torturé, les Griffes l’avaient jeté dans les flots glacés et étaient partis en chantant. Ils l’avaient jeté comme un sac de déchets sans importance. Un vulgaire sac de merde, voilà ce qu’il était à leurs yeux.

Thémis… Garus… Kloros… Tant qu’il serait capable de répéter ces noms, ces salauds ne remporteraient pas la partie.

Une vague l’engloutit. Il coula dans le noir, en proie à une indicible terreur. Le froid était à la fois douloureux et caressant, la promesse d’un sommeil lourd et bienvenu. Une horrible pensée l’assaillit : il allait mourir noyé et Sobek, dieu crocodile à l’appétit de chair insatiable se nourrirait de ses restes. Ses pieds s’enfoncèrent dans le limon visqueux lorsqu’il toucha le fond, et comme mu par une force inconnue, il battit des jambes.

Après une interminable stase, l’air froid caressa son visage et par réflexe, il en aspira une grande goulée. Ses membres s’agitaient désespérément, ne sachant pas comment s’y prendre pour tenir à la surface. S’il ne trouvait pas une solution rapidement, il allait mourir. Saisi d’une rage de vivre, il pria le Dieu du fleuve de lui laisser une chance de se venger. Je ne crèverai pas ici, pas maintenant. Pas avant d’avoir fait payer ces monstres ! Il voulait sentir leur sang et leur peur lorsqu’il les retrouverait. Rien ne m’en empêchera ! se jura-t-il.

Ses mains battaient l’air avec frénésie alors que l’eau rentrait dans sa gorge. Et soudain elles touchèrent les roseaux. Il s’agrippa de toutes ses forces et parvint à se tirer le long des plantes jusque sur le bord.

Épuisé, allongé dans la boue noire des berges, il cracha ce qu’il avait bu. Il devait se lever, s’éloigner du fleuve au plus vite. Il dut se rendre à l’évidence : c’était impossible, son corps blessé et engourdi refusait de lui obéir.

Il entendit un bruit dans les branches et distingua une paire d’yeux brillants dans la nuit. Puis une autre. Des grognements, puis des jappements… Deux chiens sauvages s’approchèrent, attirés par l’odeur du sang. Ils tournèrent autour de lui, semblant se réjouir de leur prochain festin. L’un d’eux le mordit au mollet, doucement d’abord, puis plus fort. Le second s’attaqua au bras. Charid cria, essayant de se dégager. Il n’avait pas survécu à la noyade pour finir dévoré vivant ! Les bêtes commencèrent à se disputer leur repas, chacun tirant à qui mieux mieux. La douleur le rendait fou.

Soudain, dans une impressionnante gerbe d’eau, une silhouette tout de cuir et de crocs jaillit du fleuve et emprisonna un chien dans sa gueule. Charid entendit craquer les os sous les mâchoires impitoyables. Le second molosse s’enfuit sans demander son reste, abandonnant sa proie à un énorme crocodile qui devait attendre son heure, tapi près du bord. À demi immergé, il dépassait en taille la plupart de ceux que Charid avait pu voir. D’instinct, le jeune homme murmura une prière. De nuit, par cette température, les enfants de Sobek ne chassaient pas. Celui-ci se distinguait aussi par sa stature et l’éclat au fond de ses yeux minuscules. La créature entraîna son repas dans l’eau et la déchiqueta en tournoyant sur elle-même. Très vite, l’agitation cessa et seul le haut du crâne du reptile resta visible à la surface. Charid et la bête s’étudièrent un long moment avant que le crocodile disparaisse sous les flots, ne laissant plus qu’une onde discrète comme preuve de son passage. Le visage à moitié enfoui dans la boue, Charid lutta pour garder conscience. Il ne pouvait plus bouger, mais il vivait. Merci, Sobek ! 

*

Une douce chaleur effleura son corps engourdi. Après une attente interminable dans le limon froid, les rayons solaires caressèrent sa peau. Le jour commençait à poindre. 

« Tu as vu ? Il a bougé ! Tu crois que c’est un esprit de Neilos ? Il est tout noir. Il va nous dévorer !

— Dis pas de bêtises, préviens papa ! »

Des voix d’enfants, autour de lui. Son esprit embrumé se revit dans le repaire, avec elle dans ses bras. Puis le souvenir des coups, l’humiliation, la rage impuissante qui montait en lui… Il gémit. 

« … Gar… 

— T’es blessé, ne bouge pas, on va s’occuper de toi. »

Une ombre de haute taille se porta au-dessus de lui. 

« Allez Netep, aide-moi, on va le transporter à la ferme. »

Cette fois, Charid s’enfonça dans l’obscurité.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était allongé sur une paillasse, posée à même la terre battue. En se redressant, il constata qu’il était dans une petite maison, au toit fait de branches et de chaume qui laissait filtrer la lumière. Malgré son aspect misérable, Charid s’y sentit à l’abri. On l’avait couvert d’un morceau de laine élimé en guise de drap et il portait des lambeaux d’étoffe sur ses plaies. Il empestait, on avait appliqué des cataplasmes malodorants sur ses blessures.

Accroupie près d’un feu au centre de la pièce, une femme à la peau ridée et aux cheveux blancs préparait un repas. Elle était maigre et brunie par le soleil, mais elle se tenait droite devant son ouvrage. Elle tourna la tête vers lui en souriant : le peu de dents qui lui restaient semblait en bon état.

« Alors mon petit, on se réveille enfin ? »

Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. La vieille secoua la tête :

« Non, ne parle pas ! Tu as pris un mauvais coup, ça va te faire mal. »

Incrédule, Charid écarquilla les yeux. Lorsqu’il gémit, la douleur vrilla sa gorge. 

« Ah les jeunes ! Je te dis de ne pas forcer et toi tu insistes ! On a voulu t’étrangler, petit. Ta voix est abîmée, mais ça va aller, crois-moi. Atep a bien fait de me quérir, tu as failli passer sur l’Autre Rive. Heureusement, la terre bénie par Neilos a protégé tes plaies. Tu es resté inconscient deux jours, à lutter contre des ennemis imaginaires. »

Elle s’empara d’un bol et s’accroupit à côté de lui. Ses mains tièdes soulevèrent la tête de Charid avec douceur et telle une mère attentionnée, elle le porta à ses lèvres. Le breuvage inonda la gorge du garçon d’un tapis amer et visqueux. Il grimaça, mais avala le tout. 

« C’est bien, petit. Je sais que ce n’est pas bon, mais ces plantes te soulageront. Tu vas dormir encore un peu, d’un sommeil sans cauchemar et tu te sentiras mieux. »

La voix de la vieille s’estompa dans l’esprit embrumé de Charid. Un rideau tomba devant ses yeux. 

*

« Eh bien, mon garçon, tu nous as fait une belle frayeur. Tu te sens bien ? »

La question posée sur un ton bourru acheva de le réveiller. La vision plus nette, Charid se redressa sur son séant, étonné de pouvoir bouger sans trop de difficulté. En face de lui se tenait un homme de petite taille, aux épaules pourtant bien charpentées. Accusant un certain âge, il était imberbe et des plis de peau commençaient à pendre sous son menton. Une vague odeur de vase émanait de lui. Un gamin maigrichon entra dans la maison, et son visage s’éclaira quand il vit Charid. 

« Tu es le plus gros poisson qu’on ait jamais pêché, toi ! Et le plus paresseux aussi ! J’aimerais pouvoir dormir autant que toi !

— Laisse-le donc, Netep ! Tu vois bien qu’il a eu son lot de problèmes. Je suis content que la rebouteuse ait pu te rafistoler.

— La rebouteuse ? croassa Charid.

— Oui, la vieille qui t’a soigné. Elle m’a demandé deux belles perches pour ça, d’ailleurs. J’espère que les dieux prendront mon geste en considération quand ils soupèseront mon ba, ajouta-t-il en souriant.

— Tu m’as sauvé ?

— Oui, on peut dire ça, petit. Tu as vraiment eu beaucoup de chance. Tu étais presque mort quand on t’a trouvé. Netep, va retrouver ta sœur avant qu’elle ne fasse des bêtises ! »

Contrarié d’être chassé, le garçon souffla, mais sortit. L’homme scruta Charid. 

« Dis-moi gamin, tu ne serais pas un esclave en fuite des fois ?

— Moi ? Non. Je suis libre. »

Vivant et libre ! 

« Bien, je préfère ça. Écoute, je ne vais pas te demander ce qui t’est arrivé, si tu veux me le dire, tu le feras, je suppose. Mais je ne veux pas avoir de problèmes avec la Medjaï. Le Capitaine Taleb est sur les dents à cause des esclaves qui se regroupent pour piller les caravanes. Il interroge les fermiers et les pêcheurs pour savoir si on a rien remarqué ou si on sait où on peut trouver des planques. Moi je veux juste être tranquille et travailler. Alors, si tu penses que tu vas me créer des problèmes, je préférerais que tu partes dès que tu iras mieux. »

Charid hocha la tête. 

« Comment tu t’appelles ? demanda-t-il.

— Atep. Je suis pêcheur, je vis ici avec mes enfants.

— Merci Atep. Peu de gens m’auraient aidé. Je ne voudrais pas que t’aies des ennuis. Je ficherai le camp dès que possible.

— Remets-toi d’abord, petit. Peu importe qui tu es ou la récompense promise par Taleb : je ne dénonce pas, ce n’est pas ma nature.

— T’es vraiment pas ordinaire, Atep… » murmura Charid en se laissant retomber sur sa paillasse.

Trop de mots en trop peu de temps pour sa gorge blessée. Son corps lui rappelait de se ménager. Le pêcheur fronça les sourcils et le considéra avec commisération.

« Je t’ai épuisé avec mes bêtises. Désolé de t’avoir inquiété. C’est juste qu’avec tout ce qui se passe dans la région, je dois faire attention à ma famille. Si la Medjaï leur met trop la pression, va savoir jusqu’où peuvent aller des esclaves avides de vengeance, tu comprends ? »

Charid serra les dents, accueillant la colère comme une amie. Oh oui, je comprends très bien, songea-t-il, et moi aussi j’obtiendrai ma vengeance…

Vers l’épisode 8 – La solitude du guerrier

Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | les enfants de Djedou.6

Aujourd’hui, partons dans les plaines rouges du Koush, à la frontière sud de Kemet. Nous y retrouverons quelqu’un que nous avions laissé depuis le 1er chapitre.

Le Lion solitaire

 

Plaines du Koush, dixième année du règne d’Amosis

 

Les yeux du Koushite, dardés sur les hommes de la Compagnie du Lion, étincelaient de haine. Le corps luisant de sueur, il portait pour seule armure ses peintures rituelles et serrait dans ses mains une sagaie à la pointe d’ivoire. Sa musculature sèche évoquait une panthère, impression renforcée par ses dents immaculées taillées en biseaux. Autour de lui, des incendies ravageaient ce qui restait des maisons et le sol était jonché des cadavres des habitants. L’odeur âcre de la fumée irritait les poumons et rendait la fournaise insupportable. Les Lions venaient de signer leur passage avec le sang de Koush.

Les mercenaires avaient connu leur lot de pertes dans l’affrontement, trois d’entre eux avaient succombé au poison dont les autochtones enduisaient leurs traits. L’homme noir était le seul défenseur de son village encore debout. Il s’était vaillamment battu, mais à présent, la panthère ressemblait à une antilope cernée par des fauves affamés.

Un vrai guerrier, admira Aenar, il ne tremble pas et mourra plutôt que se rendre

De fait, le rebelle avait des raisons de ne pas capituler. Derrière lui se pelotonnaient sa femme et son enfant. Le regard las, insensible à la peur, la mère serrait son fils contre elle. Ses lèvres remuaient à l’oreille du gamin. Une prière ? Des mots rassurants pour l’apaiser ? Aenar n’était sûr que d’une chose : elle savait ce qui les attendait…

Depuis qu’il arpentait Kemet, le nordique avait tué plus que son compte. Ses mains, tout comme sa redoutable hache Skaering, étaient couvertes du sang d’innombrables ennemis, mais jamais il n’avait été contraint de les souiller avec celui d’autant d’innocents. La Compagnie du Lion ravageait les villages frontaliers sans trier le bon grain de l’ivraie. Les images des femmes et des enfants courant pour tenter de sauver leur pauvre existence aiguillonnaient sa conscience sans relâche.

À ses côtés, ses compagnons ne semblaient pas en proie aux mêmes tourments. Aujourd’hui, ils avaient incendié ce patelin miteux et envoyé leurs montures sur les habitants, fracassant des crânes sans marquer la moindre hésitation. L’un d’eux, Karem, s’était emparé d’une fillette pour la violer sans même descendre de cheval. Puis, sa besogne achevée, il lui avait brisé la nuque. Sans savoir pourquoi, Aenar était resté passif. Une part de lui peinait à croire ce qu’il voyait. Lorsque la Compagnie avait été appelée en renfort par les troupes kemites chargées de protéger les frontières, Aenar avait jubilé. On lui annonçait des tueurs endurcis qui attaquaient le royaume au nom de leur mystérieuse souveraine. Des sauvages qui menaçaient les intérêts d’Amosis. Oui, les Lions les avaient débusqués et affrontés. Oui, les rebelles étaient avides de sang. Mais ces gens n’avaient rien de commun avec eux.

Amon, un gaillard habile à l’arc, avait récupéré des colliers de perles sur des cadavres. Il en agita un en direction de la femme debout derrière le guerrier noir.

« Viens ma belle, tu veux le joli bijou ? Je te le donne, allez, approche !

— Arrête ça, grogna Aenar, tu es grotesque !

— La ferme, rabat-joie ! Je veux qu’elle vienne à genoux. J’ai un beau cadeau pour elle », ajouta-t-il en soulevant son pagne.

Pour toute réponse, la femme retroussa les lèvres et montra les dents, qu’elle avait aussi blanches et affutées que son époux.

« Je te les arracherai moi-même, chienne », marmonna Amon en se rajustant.

Une monture arriva au pas derrière eux. Torok, capitaine de la Compagnie du Lion amena son destrier à côté de ses soudards. Il mit pied à terre et observa la scène. Il était de bonne stature, avec des bras musclés ceints de bracelets de cuir et une époustouflante crinière noire qui dégringolait sur ses hanches en tresses épaisses. Une expression agacée se dessina sur son visage carré.

« Qu’attendez-vous pour en finir avec ce drôle ? Nous devons rejoindre la garnison avant la nuit.

— Pardon Capitaine, dit Amon, on voulait juste s’amuser avec la femme. »

Torok la regarda. Manifestement, elle ne lui plaisait pas. Pour son usage, il les préférait plus jeunes et plus frêles. Celle-ci ne ressemblait en rien aux délicates gazelles enlevées dans les villages précédents. Petite et trapue, solidement campée sur des jambes parfaitement musclées, elle se permettait – suprême insolence – de les fixer dans les yeux, un manque de modestie détestable selon les goûts de Torok. Grand seigneur, il leva une main d’un geste auguste.

« Faites d’elle ce que bon vous semble, les gars. Vous l’avez bien mérité. »

Les hommes poussèrent des clameurs enthousiastes. Face à eux, la panthère tressaillit et raffermit sa prise sur son arme. Son instinct avait dû lui souffler que ces cris auguraient le pire.

Aenar protesta :

« Le guerrier a le droit de défendre sa maison, sa famille. Qu’il combatte pour la liberté des siens !

— Écoutez-moi Aenar le noble cœur ! railla Karem, le violeur de fillette. Arrête ta leçon ! Tu en as massacré autant que nous, sans parler d’ceux que tu as dû tuer par chez toi !

— J’ai tué des soldats, des bandits, et aussi des merdes dans ton genre ! Jamais avant de vous suivre je n’avais eu à voler la vie d’enfants ni de femmes ! Les dieux nous mépriseront pour ça ! Laissez-moi l’affronter, oubliez sa famille.

— Avoue plutôt que tu veux la femme pour toi, Aenar ! répliqua Pheleas, un type maigre à la barbe rousse et huilée.

— Ne t’en fais pas, on ne la tuera pas, enchérit Amon. Je sais m’y prendre avec ce genre de chienne. Les Koushites aiment qu’on les secoue un peu ! »

Pheleas et lui ricanèrent bêtement. Bande de salopards ! Lorsqu’ils paradaient en Kemet, ils passaient pour des nobles avec leurs manières et usaient d’une quantité infinie de mots doux pour mettre les femmes dans leur couche. Perdus dans les terres rouges, ils faisaient preuve d’une bassesse et d’une brutalité propre aux bandits de la pire espèce.

Aenar se dirigea vers le survivant en levant Skaering. Quoi qu’en pensent ces ordures, il offrirait une belle fin à ce guerrier et sauverait sa famille. Un sifflement résonna près de son oreille, suivi d’un bruit mat. Le Koushite baissa la tête pour observer son torse, percé d’une flèche à empennage noir, puis s’effondra. La femme lâcha son fils pour s’agenouiller aux côtés de son mari. Agité de soubresauts, il marmonnait dans un langage incompréhensible pour Aenar, qui ne pouvait quitter des yeux l’écume rougeâtre agglomérée à la commissure de ses lèvres.

« Que dit ce sauvage ? demanda Torok

— Il prie, répondit Amon en rajustant son arc à l’épaule, il parle de sa reine. Des histoires de malédiction, je crois. »

Aenar se tourna enfin vers ses compagnons.

« Pourquoi ? interrogea-t-il.

— C’est bon, lâche-nous avec tes jérémiades, Aenar. »

Karem et Pheleas allèrent chercher la femme pour l’arracher au corps de son mari. Elle n’opposa aucune résistance, elle ne quittait pas l’homme des yeux et répétait ses paroles.

« Silence, sauvage ! » grogna Pheleas.

Il la frappa à la mâchoire, puis planta sa lame dans la gorge du moribond.

« Ta reine-déesse ne peut rien pour toi, putain, utilise ta langue pour autre chose… »

Le petit garçon se rua sur les hommes qui maltraitaient sa mère dans l’espoir de l’arracher à leurs mains. Négligemment, Karem dégaina son glaive…

« Attend ! »

 … Et embrocha l’enfant sans lui accorder plus d’attention. Un soupir, du sang et une envolée de poussière accompagnèrent sa chute.

« Maudits… Nous sommes maudits… » murmura Aenar.

Ses entrailles se nouèrent et son cœur manqua un battement. Il entendit à peine le hurlement désespéré de la femme. Elle voulut étreindre son fils, mais les Lions l’en empêchèrent. Pheleas et Karem la traînèrent à l’écart et la jetèrent au sol pour la besogner à leur aise.

Aenar serra les poings.

« Alors c’est ça qu’on devient ? Des bourreaux d’enfants ?

— Ces sauvages ne comprennent que cela, répondit patiemment Torok. Mon roi a été clair au sujet de ces primates qui menacent notre pays. Ils invoquent des noms interdits, se réclament de cette soi-disant reine-homme qu’ils vénèrent comme une idole ! Tu n’es pas des nôtres, Aenar, tout cela t’échappe. On nous a envoyés pour réprimer les troubles, pas pour discuter avec ces gens. Tu savais cela en t’engageant ! 

— La pute ! Elle me mord ! hurla Pheleas. Tiens-la, mais tiens-la donc ! »

La Koushite se débattait tout en serrant la main du mercenaire entre ses dents. Même à deux, ils peinaient à maintenir la furie au sol.

« Suffit ! Cette créature est folle, finissez-en avec elle, ordonna le commandant.

— Tu crois pas qu’on a assez versé de sang inutile aujourd’hui ? répliqua Aenar en montrant les corps calcinés étendus tout autour d’eux.

— Que veux-tu ? Ce sont des pertes inévitables en temps de guerre… »

Torok n’acheva pas sa phrase : le poing d’Aenar heurta violemment son menton, le faisant tomber à la renverse.

« On dirait que ton beau visage vient de subir des pertes inévitables aussi, bâtard Kemite, cracha le géant blond, t’en penses quoi ? »

Amon contempla, incrédule, son capitaine à terre. Torok maintenait les mains plaquées sur sa bouche ensanglantée, comme s’il craignait d’en voir s’échapper des dents. La surprise passée, Amon dégaina son épée et fit barrage devant son supérieur, mais la poigne inexorable d’Aenar lui saisit le bras. En un instant, il se trouva serré contre le colosse, le fil brillant d’une hache d’acier collé contre sa gorge.

« Oh ! balbutia-t-il. Aenar, qu’est-ce que tu fous ?

— Vous là-bas ! cria le géant blond. Lâchez la femme ! »

Karem était occupé à tenir les épaules de la captive pendant que Pheleas, qui avait dégainé son glaive, le brandissait au-dessus d’elle. Du sang coulait de sa main blessée par la morsure de la Koushite.

« Phel ! s’exclama Karem en découvrant la scène. On a un problème ! »

Le rouquin suspendit son geste, mais ne baissa pas les bras.

« Espèce de salopard, tu oses nous trahir, marmonna Torok, toujours à genoux.

— Et comment ! Karem, laisse partir la femme ou j’étripe Amon. Après ça, j’égorgerai Torok.

— Tu ne le feras pas, Aenar, répliqua son prisonnier, on est amis, tu te souviens ? Arrête tes conneries ! »

— Je viens de Sörter, Amon. Tu n’es pas de mon clan, tu ne vaux rien. Je te tuerai sans hésiter, et après je t’oublierai. »

Une vive brûlure traversa le mollet d’Aenar. Il baissa la tête pour voir la dague de Torok fichée dans sa chair. Ce dernier la retira et un flot de sang jaillit de la plaie.

« T’es pas près de partir, railla Torok, lâche Amon tout de suite ! »

Aenar grimaça de douleur.

« Je veux la femme, répéta-t-il, et si je dois tous vous tuer pour l’avoir, je le ferai ! »

D’un mouvement du bras, il saigna Amon, jeta son corps sur Torok et, sans se préoccuper de la douleur dans sa jambe, se rua sur ceux qui avaient autrefois été ses camarades. Un voile rouge tomba devant ses yeux ; il haïssait ces hommes et ne voulait pas devenir l’un d’eux.

Karem ne semblait pas disposé à se laisser trucider sans réagir. Il dégaina son glaive et s’abrita de justesse sous son bouclier pour sauver sa peau. Skaering mordit le bois, en arrachant d’épaisses échardes. Le bras de Karem trembla sous le choc et ce dernier gémit de douleur.

Sous l’empire de la rage, Aenar frappa comme un sourd, forçant son adversaire à reculer. Pheleas en profita pour porter un coup dans le dos du colosse, le touchant à la hanche. Aenar poussa un grognement d’animal blessé et tomba, genou à terre. Le Kemite posa sa lame sur la nuque offerte, prêt à en finir.

« Traîne pas, achève-le ! l’enjoignit Karem en massant son bras endolori.

Le temps se suspendit. Toujours au sol, Aenar guettait le coup de grâce. Après tout, que méritait-il de mieux ?

« Garce ! Lâche-le tout de suite ! » siffla Karem.

Aenar ouvrit un œil. Au-dessus de lui, la femme maintenait Pheleas immobile, un couteau en ivoire sous sa gorge et une main fermement calée sous son pagne. Le mercenaire clignait des paupières sans s’arrêter, la bouche figée en un cri silencieux.

« Pitié », parvint-il à bredouiller d’une voix éteinte.

Du sang se mit à couler de son aine et soudain, la Koushite retira sa main d’un coup sec. Aenar et tous les hommes restants partagèrent la douleur atroce de Pheleas avant qu’il sombre dans l’inconscience. Dans un geste aussi lent que sinistre, la femme brandit son trophée macabre et lâcha son prisonnier, devenu trop lourd pour elle.

« Kulaa oba niwa ! » enragea-t-elle.

À cet instant, des cris s’élevèrent et, autour du village, des silhouettes brunes émergèrent. Des guerriers, à en juger par leur musculature travaillée et leurs colliers de dents humaines. Leur peau enduite de glaise leur permettait de se fondre dans le paysage, d’approcher en silence avant de tomber sur leurs proies. Des traits de sarbacane fusèrent parmi les mercenaires. D’expérience, Aenar les savait imprégnés du venin d’une grenouille multicolore, qui provoquait la paralysie dans le meilleur des cas et une longue agonie dans le pire.

Délaissant Aenar, les Lions se regroupèrent pour faire face à la nouvelle menace. Hélas, avec un mort – bientôt deux – et leur capitaine mal en point, les mercenaires ne faisaient pas le poids. Les assaillants étaient une quinzaine et la garnison se trouvait à deux heures de leur position.

« On se replie, grommela Torok, aux chevaux ! »

Boucliers en avant, les Lions reculèrent vers leurs montures. Malgré l’agitation extrême dans le village, ces dernières restaient calmes. Les guerriers Koushites suivirent le mouvement, mais s’arrêtèrent à distance respectueuse : à plusieurs reprises, les Kemites avaient remarqué la peur qu’inspiraient les destriers aux locaux.

Torok et Karem enfourchèrent leur bête, laissant le pauvre Pheleas à son sort. Au vu des spasmes qui secouaient son corps, il était trop tard pour lui. Aenar entendit le bruit des sabots s’éloigner. Il tenta de se redresser, la paume pressée contre sa hanche pour empêcher son sang de trop s’écouler. Il en avait déjà perdu pas mal, réalisa-t-il. Une demi-douzaine de Koushites se lança à la suite des mercenaires, mais les autres encerclèrent le grand combattant pâle. Aenar serra le manche de Skaering.

« Vous m’aurez pas aussi facilement, les gars ! »

Une piqûre dans sa nuque le chatouilla. Il tâtonna à la recherche du projectile et tenta de l’arracher en pestant contre ses gestes curieusement maladroits. Un grand Koushite – d’une taille proche de la sienne – aux muscles protégés sous une épaisse couche de graisse brandit sa lance vers lui. Son sourire carnassier n’annonçait rien de bon.

Une main se posa sur l’arme. La vision embrumée par le poison, Aenar crut distinguer la femme noire à ses côtés. Elle s’adressa au nouveau venu d’une voix tranchante. Il suspendit son geste, étonné, avant de répliquer vertement à l’impudente. Tous deux commencèrent à se disputer sous les rires de leurs camarades, laissant Aenar de côté. Finalement, le guerrier rendit les armes face à la vindicte féminine. D’un coup de pied moqueur, il poussa Aenar sur le dos.

Quand je pourrai me relever, on en reparlera, fils de chienne !

Le ciel se mit à danser sous ses yeux.

« Amesi, ulunzi na Ista. »

La femme noire se pencha vers le colosse affaibli. Elle passa son bras autour de ses épaules, et avec une force surprenante, l’aida à se redresser.

D’un signe de tête, la veuve désigna une maison au toit calciné non loin. Ses murs faits d’un mélange de terre et de bouse étaient à peu près intacts. En proie à des vertiges, Aenar se laissa mener vers la bicoque. Si les dieux veillaient sur lui, il aurait droit à un peu de repos. Dans le cas contraire, elle lui arracherait les couilles, comme à ce pauvre Pheleas.

Vers l’épisode 7 : Les eaux noires du Neilos

Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | épisode 5

Et nous voici de retour pour un nouvel épisode de notre série fantasy. Cette semaine, nous revenons à nos petits voleurs, dans un arc assez sombre, pour public averti. Comme toujours, sentez-vous libres d’intervenir, de poser vos questions ou de me laisser un petit mot si vous le voulez. 

Les griffes du Chat

 

Depuis que Thémis leur avait expliqué son plan, Charid se tenait tranquille. L’idée de prendre part à une opération d’envergure semblait le stimuler et lui faire oublier ses griefs. Si le chef avait constaté son changement d’attitude, il ne s’en plaignait pas, au contraire. Les préparatifs de son projet occupaient ses pensées.

Les Musaraignes retournèrent dans la Ruche, où ils notèrent la présence exceptionnelle de la Medjaï : leur coup d’éclat dans les Coffres n’était pas passée inaperçue. Prudents, ils se cachèrent chez la vieille Kalia pour réfléchir.

« On ne devrait pas le faire, dit Alaia. On a déjà attiré l’attention sur nous. Il faut en parler à Thémis.

— Comment tu veux qu’ils sachent ce qu’on prépare ? la rassura Senon. La Medjaï est un peu constipée parce qu’on a souillé leur jolie place de notre présence, c’est tout.

— Senon a raison. En plus, pense à une chose, Alaia : si on réussit notre coup, on pourrait prendre le large avec une part intéressante. On pourrait filer tous les trois et changer de vie. Ça me tente bien, pas toi ?

— Tu sais que ça m’intéresse, soupira-t-elle.

— Alors, de quoi t’as peur ?

— Si Thémis se doute qu’on veut le doubler, il nous tuera. »

Charid s’appuya sur la rambarde de la terrasse et observa les rues en contrebas. Les muscles de ses bras étaient tendus et ses doigts tapaient la pierre avec agacement.

« Tu as une trop haute opinion de lui, dit-il en lui tournant le dos, et pas assez confiance en moi. »

Ces mots jetés d’une voix froide ne lui ressemblaient pas. Alaia se leva et rejoignit son ami. Il refusa obstinément de la regarder.

« C’est ce que tu crois ? Que je ne te fais pas confiance ?

— C’est l’impression que ça donne. Thémis contrôle ta vie et t’as l’air de trouver ça normal.

— Non, protesta Alaia, c’est pas normal, mais comment me défaire de son autorité juste sur de belles paroles ? Thémis a beau crouler sous les défauts, il représente mon premier souvenir. Il m’a trouvée, m’a nourrie, m’a appris des choses. Je le déteste, c’est vrai, mais j’ai du mal à concevoir la vie autrement que sous ses ordres. » Elle jeta un coup d’œil vers Senon. « Pas toi ? 

— J’avoue, je ressens la même chose.

— Et moi, je crois qu’on peut se démerder sans lui, répliqua Charid, une lueur de colère dans ses yeux bruns. C’est notre chance, on n’en aura pas d’autre. »

Senon tendit la main au jeune homme, qui la saisit.

« Moi, j’en suis. Je veux me tirer d’ici avec toi. Avec vous », précisa-t-il en dévisageant Alaia.

Son regard brillait d’excitation et d’enthousiasme, celui de Charid semblait en attente, empreint de dureté. Il n’avait pas apprécié ce qu’elle avait dit au sujet de Them. Elle soupira et esquissa un sourire.

« D’accord. Peu importe Thémis, peu importent les autres. Je pars avec vous. »

Oubliée la colère ! Charid l’étreignit avec fougue et la souleva du sol en riant. En un instant, il redevint l’ami de toujours, le frère protecteur et aimant, puis il souda ses lèvres aux siennes et soudain, tout bascula. Alaia resta figée sous le baiser, à la fois désemparée et incapable d’y mettre un terme.

« Un peu d’eau froide, ça vous ferait pas de mal ! » geignit Senon, outré.

Alaia en profita pour se dégager doucement de l’étreinte du jeune homme. Celui-ci se racla la gorge, comme s’il venait de réaliser son geste.

« On devrait rentrer, non ? Si on veut que ça marche, on devrait se faire tout petits », suggéra-t-il.

Personne n’y trouva à redire.

*

Les yeux mi-clos, lovée dans les bras de Charid, Alaia veillait, frissonnant dans leur vieille couverture rongée aux mites. Sa main droite serrait obstinément le manche d’un petit couteau, dérobé sur un étal. Sa présence la rassurait, bien que l’ambiance au sein du terrier se soit nettement améliorée ces derniers jours.

Thémis avait tout préparé : il avait envoyé un espion repérer les lieux et même soudoyé des serviteurs pour glaner des renseignements. Il avait présenté le plan de la villa aux Musaraignes et leur avait assigné une mission à chacun. C’était dangereux, mais ça en valait la peine. Il visait haut parce que, disait-il, c’était le seul moyen d’obtenir ce qu’il voulait.

Et il voulait aller loin. Alaia l’entendait souvent en discuter avec Nizul. À son ami, il racontait ses espérances, ses craintes et ses rêves. Dans ces moments, Thémis ressemblait à un jeune homme normal, pas à un monstre d’égoïsme et de perversité. Mais elle le connaissait suffisamment pour se méfier des réactions orageuses dissimulées sous son apparente bonne humeur. Elle se modéra : Charid et Senon avaient raison, il ne pouvait pas savoir.

Charid respirait calmement, un bras protecteur posé sur Alaia, le visage caché sous ses boucles brunes. Il montrait une étonnante faculté à dormir profondément, ce dont elle était incapable. Dans l’obscurité, ses yeux scrutaient les petites silhouettes des enfants couchés par terre et les insectes qui se faufilaient le long des murs. Elle ferma les paupières un instant.

La reine se tient agenouillée, en position soumise, et elle déteste cela. Sa chevelure de flammes tombe en corolle autour d’elle, offerte aux regards envieux de la cour. Devant elle, elle distingue la haute silhouette de son ennemi, assis sur le trône d’obsidienne. Sous son heaume de métal noir, ses yeux verts brillent de convoitise en la détaillant de la tête aux pieds. Dans sa main gantée, il tient l’épée, celle par laquelle il a commis son forfait.

« Ton roi est mort, Astarté. Je pourrais me montrer cruel et te faire partager le même sort. Mais je lis dans ton regard toute ta soif de vivre et d’illuminer le ciel de ta beauté. Je te laisse l’opportunité de le faire, à mes côtés. »

À ses côtés… Set veut dire à ses pieds, comme une servante docile. Comme toutes les déesses qu’il a possédées. La reine plonge ses iris d’or dans ceux du Chacal. Elle le hait de toutes ses forces et il le voit. Il se moque d’elle et de sa colère. Tôt ou tard, il le regrettera. Il rêve de pouvoir, de grandeur et de suprématie. Elle veillera à briser ses espoirs, en restant en vie.

Le réveil sera cruel pour toi. Le réveil sera cruel…

Le bruit des pas dans la pièce fit sursauter Alaia. Elle s’était assoupie ! Elle distingua – trop tard – deux grandes formes au-dessus d’elle. On la souleva sans ménagement pour la jeter au sol. Elle se releva d’un bond, son couteau à la main, lorsque quelqu’un lui saisit le bras et le tordit. Thémis se tenait derrière elle, un sourire mauvais sur le visage. 

« Pas bouger ! » ordonna-t-il. 

Les deux hommes qui s’emparèrent de Charid étaient des adultes, musclés, dont l’un était vêtu d’un simple pagne de cuir, l’autre d’une tunique courte et d’un épais ceinturon. Le premier, de haute taille, arborait une joue calcinée jusqu’à la gorge. Les enfants s’éveillèrent en criant, pendant que Charid se débattait comme un possédé. Le grand le plaqua au mur, lui cognant la tête, avant de lui décocher un coup de poing en plein visage. L’impact lui ouvrit la pommette et le nez dans une giclée de sang. L’homme était suffisamment fort pour soulever le garçon du sol. Alaia observa avec terreur les pieds de son ami s’agiter dans le vide.

« Allez tout le monde ! s’exclama Thémis, on se réveille !

— Thémis, qu’est-ce que tu fais ? cria Alaia.

— Silence ! La Confrérie n’aime pas l’insubordination, c’est pas faute de l’avoir répété. Saluez les Griffes du Chat. »

Alaia n’en croyait pas ses oreilles. Les Griffes, les troupes personnelles du maître de la Confrérie ? Impensable !

Chair-brûlée serrait la gorge de Charid contre le mur, l’empêchant de parler.

« Vas-y, Kloros, calme-le… Je le tiens ! »

L’homme à la tunique hocha la tête, grimaçant un sourire cruel. Sans se soucier des grognements de douleur de sa victime, il martela son ventre de coups de poing. Lorsque son genou heurta Charid à l’entrejambe, Alaia vit les yeux de son ami se révulser. Elle se débattit et cria : 

« Ne lui fais pas de mal, espèce de lâche !

— Ferme-la, » répondit Thémis en la giflant.

Il colla ses lèvres sur son oreille et la lécha avant de susurrer : 

« Attend de voir de quelle manière je m’occupe de lui. Crois-moi, je vais faire ça moi-même ! »

Charid tomba à genoux au sol. De la bave rosâtre coulait de sa bouche enflée et son teint avait viré au gris. Il suffoquait. Thémis, serré contre Alaia, se repaissait de la souffrance du garçon. Tétanisée, elle sentit le sexe du chef durcir devant le spectacle. 

« Reste à quatre pattes, gamin, dit le grand type aux cicatrices. Il paraît que tu es incapable de respecter ton patron, hein ? Il est temps que tu apprennes. Crois-moi, ça va pas te plaire !

— Je te tuerai, chien ! cracha Charid entre deux quintes de toux.

— Cause toujours, rétorqua l’homme. Dépêche Thémis, on n’a pas que ça à foutre, montre à tout le monde à quel point t’es viril ! »

Il s’adressait à Thémis avec un mépris évident. Impitoyable, il se saisit des bras de Charid pour l’empêcher de se redresser.

Alaia perçut l’abjecte terreur de son ami tandis que Thémis la confiait à Nizul. Détachant sa ceinture, il roua de coups le dos du malheureux, ponctuant chaque claquement de cuir par des insultes. Puis, il passa ses mains sur les fesses du garçon.

« Tu disais quelque chose à propos de ce que je possédais sous le pagne. Je vais te montrer…

Alaia pouvait presque le voir saliver. Charid replia sa jambe, puis la détendit en visant l’aine de Thémis. Celui-ci s’écarta de justesse.

« Refais ça et je te castre ! » prévint-il.

Alaia chercha du soutien parmi ses camarades, en pure perte. Personne n’oserait s’opposer à ce qui allait arriver.

« Bouge pas, Alaia, murmura Nizul à son oreille. Ne l’énerve pas davantage. »

Non loin d’elle, Senon détourna le regard. Merit, le visage fermé, ne quittait pas le spectacle des yeux.

« Thémis, pitié, ne fais pas ça, implora Alaia. Laisse-le tranquille, j’t’en supplie !

— Et pourquoi je me priverais ?

— S’il te plaît, Thémis. Je ferai ce que tu veux. Laisse-le, je serai à toi si tu me le demandes. Tu n’as pas besoin de faire ça, tout le monde a compris qui commande !

— Oh petite souris, si tu savais comme tu me fais plaisir, dit-il, doucereux. Tu seras à moi, vrai de vrai ?

— Promis, Them, je ferai ce que tu ordonneras. Tu veux bien le laisser partir ? »

Sous le regard lourd de Charid, le chef s’approcha d’Alaia. Il posa un baiser sur ses lèvres, puis sans crier gare, la frappa d’un revers de main. Son oreille siffla après coup, mais elle entendit Thémis répondre d’une voix sourde : 

« Tu crois que t’as le choix ? Tu m’appartiens, que tu le veuilles ou pas. Je ferai ce qui me plaît de toi et je sais que tu te montreras très gentille, parce que tu n’as pas envie de subir le même sort que ton copain ! »

Il l’abandonna, choquée et au bord de la nausée, et retourna auprès de sa proie. Les deux Griffes renforcèrent leur prise, offrant le corps de Charid à la lubricité de son bourreau.

Le supplice parut durer une éternité. D’abord, Charid essaya de ne pas gémir sous les coups de boutoir, mais très vite, la souffrance surpassa sa résistance. Ses cris se mêlèrent à ses larmes et aux injures de Thémis. Terrorisés, les enfants se serraient les uns contre les autres, sous la surveillance d’Azul et Kimbra. Niz raffermit sa prise autour d’Alaia, mais elle ne se débattait plus. Ses yeux étaient fixés sur la scène, gravant chaque détail, chaque son dans sa mémoire.

Avec un grognement rauque, le chef en termina avec le garçon, désormais silencieux et incapable de bouger. Il resta immobile, les fesses relevées, jusqu’à ce que Chair-brûlée ne s’empare de lui.

« Bon, t’as fini ? demanda-t-il, on en fait quoi de celui-là ?

— Balancez-moi ça dans le fleuve ! Que je n’entende plus parler de lui.

— Arrange-toi pour que ça ne se reproduise plus, Thémis. La Confrérie n’a pas que ça à foutre ! On n’est pas là pour pallier ton manque d’autorité.

— Ça n’arrivera plus, Garus. Remercie encore Phéos de ma part.

— C’est ça, on lui dira… »

Garus et Kloros sortirent en tirant leur victime derrière eux. Nizul lâcha Alaia et rejoignit sa compagne. Tous deux s’enlacèrent et quittèrent la pièce.

Le souffle coupé, Alaia ne parvint même pas à pleurer. Bouche bée, elle regarda son ami disparaître. Ses jambes se dérobèrent sous elle. Tout autour, les enfants gardaient un silence de mort.  

« Bon, lâcha froidement Thémis en se rajustant, je crois que nous avons tous bien compris que je ne plaisante plus. Si vous me défiez, vous en répondrez devant la Confrérie. À présent, on va reprendre le cours de nos petites vies, sans trouble-fête. Vous pouvez vous rendormir, les enfants. » Il leur fit un clin d’œil. « Thémis a des tas de choses à faire ! »

Il saisit Alaia par la nuque et fit claquer un baiser sonore sur sa joue meurtrie.

« N’est-ce pas, ma petite souris ? »

Le Cycle du dieu Noir – saison 1 | les enfants de Djedou.4

Je n’arrive pas à croire qu’on arrive déjà au dernier épisode du mois de janvier ! Le temps file à une allure impossible. Aujourd’hui, nous changeons de point de vue et quittons les bas-fonds de Djedou pour découvrir un nouveau personnage: le Capitaine Taleb, de la Medjaï. Nous retrouverons Alaia très vite, pour celleux que cela inquiète 🙂

Au service de Djedou

 

Taleb ne commençait pas une journée sans une prière à Sekhmet. La déesse lionne, protectrice des soldats, guidait ses pas depuis son enfance, aussi avait-il, dès sa prise de fonction à Djedou, installé un autel en son honneur dans ses appartements. Ce rituel lui permettait d’affronter la médiocrité de ses hommes, un ramassis de paresseux en uniforme, d’amateurs enrôlés pour la solde plus que par conviction. Leur défunt capitaine négligeait son travail, avait laissé la Medjaï à l’abandon et maintenant, c’était à Taleb de tout remettre en ordre.

Il se secoua et cessa de ruminer. Protéger la cité était un honneur, les habitants de Djedou comptaient sur lui et se fichaient pas mal de ses petits problèmes. Il rejoignit ses hommes dans la cour après un détour par l’écurie.

Ce matin, Taleb avait préparé une surprise et à en juger par leur mine déconfite, les cinq chanceux qu’il avait choisis ne partageaient pas son enthousiasme. Ils se tenaient à côté de leurs montures sans savoir qu’en faire. Certains ne cachaient pas leur appréhension devant les chevaux. Taleb les rejoignit accompagné du sien, une beauté à la robe noire qu’il avait ramenée avec lui à son arrivée.

« Es-tu prête, Joka ? lui murmura-t-il en flattant son encolure. On va bien s’amuser aujourd’hui. »

Taleb leva la tête vers le ciel sans nuage. Oui, la matinée s’annonçait idéale pour une promenade. La jument piaffa ; comme son cavalier, elle brûlait d’envie de se dépenser.

« Qu’attendez-vous ? En selle, nous partons ! » ordonna-t-il en joignant le geste à la parole.

Kalim, un homme d’habitude débonnaire sortit du rang, un voile de morosité posé sur son visage rond.

« Sauf ton respect, capitaine, on en serait pas plus utiles en ville ? maugréa-t-il. Sakimbé ne nous a jamais demandé de battre la campagne. On ne nous paye pas pour ça.

— Les maisons de bière de la cité n’ont pas besoin d’autant de nos effectifs pour veiller sur elles. Allons Kalim, un peu de nerf ! Tu es mon lieutenant, montre l’exemple !

— Mais capitaine, voilà une décade que tu nous traînes jusqu’à l’épuisement dans le désert, à la recherche de ces soi-disant bandits, et maintenant, tu voudrais qu’on les piste à cheval ? On ne sait même pas monter ces carnes ! Ils ne servent à rien ici, à part pour les parades… sauf ton respect ! »

Ses camarades opinèrent du chef pour soutenir le lieutenant. Taleb poussa un soupir. Depuis un an, il s’efforçait de domestiquer ses hommes avec sévérité, mais bienveillance. D’expérience, il savait qu’imposer le respect valait mieux qu’un régime de terreur. Mais ces animaux-là se montraient rétifs, habitués à leur vie indolente dans une ville paisible.

« À cheval, immédiatement. Feu le capitaine Sakimbé tolérait peut-être que ses hommes se laissent aller à la fainéantise, moi pas. Les medjayous sont sous ma responsabilité. Questionner mes ordres vous vaudra le fouet, ne pas vous y plier vous vaudra la corde. »

Après un échange de regards noirs, les gardes se hissèrent avec difficulté sur leur monture. Taleb passa en revue leur équipement. Au moins s’étaient-ils donné la peine de le nettoyer ; tout n’était pas perdu. Le capitaine se tenait toujours prêt au combat et entretenait ses affaires avec le plus grand soin. Ses gestes routiniers étaient le vestige de quinze années au sein d’une troupe de mercenaires. Quinze belles années de voyages, de découvertes, mais aussi de désillusions. Son caractère droit et constant lui valait des moqueries de la part des membres les plus jeunes, et la voie prise par la Compagnie du Lion entrait en contradiction avec son éthique. Le commandant Torok, son ancien supérieur, choisissait ses contrats sans se poser de question et attribuait les scrupules de Taleb à son âge.

« Tu te fais vieux, mon ami, lui répétait-il souvent, tu n’as plus la hargne qu’il faut pour ce métier. »

Taleb n’était pas né de la dernière pluie et connaissait la vérité : protéger les braves marchands, défendre des oasis contre des bandits, voilà ce qu’il aimait. En revanche, travailler pour les setites le répugnait profondément.

Alors, il avait quitté la Compagnie et était monté jusqu’à Djedou, dans la Nome de l’Aigle. Ici, sa réputation lui avait attiré l’amitié de nombreuses maisons puissantes, dont beaucoup firent jouer leurs relations pour que Taleb prenne la tête de la Medjaï… L’ancien mercenaire se réjouissait de cette marque de confiance, mais il devait avouer que le calme ne figurait pas parmi ses mets préférés. Les citoyens étaient pour la plupart d’honnêtes travailleurs, des ouvriers ou des agriculteurs. La vie à l’intérieur des murs de la cité était rassurante et jusqu’ici, les fermes environnantes jouissaient aussi de la sécurité de Djedou. Pour les gardes, les patrouilles se terminaient à la table d’une maison de bière ou au bras d’une fille.

Mais depuis peu, des rumeurs enflaient depuis les villes voisines : les routes commerciales devenaient dangereuses, des caravanes avaient été pillées. On racontait que des esclaves se regroupaient sous la bannière d’un mystérieux guerrier dans le désert, fomentant des attaques pour dépouiller les marchands et libérer ceux de leur caste.

Ces allégations avaient de quoi intriguer et intéresser un vétéran rongé par l’ennui tel que Taleb. Maintenir l’ordre revenait à sous-exploiter ses compétences. Si ce Metyos et ses acolytes existaient bel et bien, ce serait l’occasion pour ses hommes et lui de prouver leur valeur autrement qu’en renvoyant les mendiants au fond de la Ruche. Comment ces ahuris pouvaient-ils rester aveugles à l’opportunité de gloire qu’il leur offrait sur un plateau ?

Sur un signe de sa main, les cavaliers se mirent en route. Le son des sabots résonna contre les murs, attirant les regards intrigués de leurs camarades. Kalim disait vrai, personne ne montait jamais à cheval par ici. Pour une ville sous le protectorat d’Astarté, dame des chevaux, c’était  la meilleure ! Alors qu’ils s’apprêtaient à quitter la caserne, un fonctionnaire maigrichon en toge blanche se présenta à lui. Taleb tiqua ; la visite d’un scribe présageait une ennuyeuse corvée.

« Capitaine, salua l’homme sur un ton formel, Maître Sahouré t’attend toutes affaires cessantes. »

Une telle demande n’était pas pour le réjouir, mais Taleb était tenu de respecter le préposé du Nomarque. La parole d’un haut fonctionnaire royal avait force de loi.

« Je vois, répondit Taleb avec raideur, je t’accompagne. Pied à terre ! »

Jamais ordre ne fut obéi plus vite. Les medjayous échangèrent quelques clins d’œil, mais se gardèrent d’émettre le moindre commentaire.

Taleb quitta la caserne et traversa une place ombragée par des sycomores en compagnie du scribe et de son escorte. Les bureaux de Sahouré se trouvaient au cœur du haut-quartier, à côté de la demeure de Maât-à-la-Plume-Nom, mère de justice et de vérité. Austère bâtiment de calcaire blanc, son fronton accueillait pour seule décoration une statue de la déesse assise sur ses talons. Sous sa bienveillante protection, prêtres et fonctionnaires recensaient chaque élément important de la vie de la cité, des naissances au décès, en passant par la gestion des réserves de blé. Taleb s’engagea à travers le dédale de couloirs frais aux murs gravés de l’histoire de Djedou. Il esquiva sur son chemin un bataillon de scribes qui allaient et venaient comme de laborieuses fourmis au service de leur colonie. Son guide le conduisit jusqu’à une porte et frappa avant de l’ouvrir.

« Maître, le capitaine est là, annonça-t-il.

— Fais-le entrer et laisse-nous », répondit une voix posée.

Taleb franchit le seuil et s’inclina devant Sahouré. Le haut fonctionnaire, âgé d’une cinquantaine d’années, restait en bonne santé. Rasé jusqu’aux sourcils, vêtu d’une tunique de lin plissée, il portait à son cou l’amulette à plume d’or représentant sa charge. Son bureau regorgeait de parchemins rangés avec soin dans des alcôves murales. Au grand déplaisir de Taleb, Sahouré n’était pas seul. Un homme gras et dégouttant de sueur remuait sur un siège en respirant bruyamment, pendant qu’une minuscule jeune femme l’éventait. Taleb reconnut Maître Khem, intendant de la maison de Kleios. Les commerçants le décrivaient comme un imbécile dont le passe-temps consistait à invectiver tout le monde, à se plaindre si le soleil tapait trop fort, ou s’il ne daignait pas se montrer. Même si Taleb se fiait rarement aux ragots, sa première impression sur Khem confortait les ouï-dire.

« Ah, Taleb ! s’exclama Sahouré, te voilà. Nous avons des sujets graves à évoquer.

— J’en suis sûr, répondit le capitaine, et si je peux t’aider, sois certain que je le ferai. Mais je m’apprêtais à partir en patrouille et…

— Oui oui oui ! l’interrompit le fonctionnaire en levant la main, j’ai entendu parler de tout cela ! Vois-tu, Maître Khem ici présent est venu relater une histoire déplaisante à mes oreilles, qui requiert de notre part une grande attention. 

Ledit Maître Khem essuya son front luisant en observant Taleb sans aménité. 

« C’est le moins que l’on puisse dire ! cracha le marchand. Pendant que tu pourchasses des bandits imaginaires sur les routes alentour, les honorables citoyens de notre belle cité subissent les attaques répétées d’infâmes criminels et personne ne semble s’en préoccuper !

— Je prête une grande attention à la sécurité de Djedou, Maître Khem, assura Taleb, si tu as été victime d’un vol, je ferai mon possible pour trouver les coupables.

— Un vol ? Une agression sauvage, tu veux dire ! éructa le petit homme. Ils se sont jetés sur moi comme des vautours et m’ont dérobé ma bourse ! J’ai été frappé ! Frappé ! Tu entends ? » Il désignait frénétiquement son front écorché. « Comment expliques-tu que ces vermines puissent œuvrer en toute impunité ?

— Qui étaient ces brutes et combien étaient-ils ?

— Ils étaient au moins cinq ! Incontrôlables ! Ils cachent leur malveillance derrière le masque de la jeunesse, mais ce sont des monstres sans foi ni loi !

— Ils étaient trois, dont deux filles, lors de ta déposition, intervint Sahouré avec son calme habituel.

— Peut-être… Oui, sans doute. Mais peu importe ! Regarde ce qu’ils m’ont fait, Préposé !

— La vérité importe à Maât.

— Hum, oui bien sûr, admit Khem. Trois donc !

— Tu me vois navré…

— Ah ! Ah, tu es navré ? Tu peux l’être, oui ! Pendant que tes hommes et toi battez la campagne à dos de cheval en chassant des courants d’air, nous les citoyens, nous souffrons ! Je ne suis pas le seul à me plaindre de toi, Capitaine, de nombreux marchands sont d’accord avec moi », se rengorgea-t-il.

Taleb blêmit de colère sous l’invective. Depuis quand un serviteur se permettait-il de telles familiarités ? Sahouré toussota et posa le bout des doigts sur l’épaule humide de Maître Khem avec une grimace. 

« Allons, allons, tempéra-t-il, je suis certain que Taleb a entendu ton problème, n’est-ce pas ? Il me paraît urgent de rendre à Djedou la quiétude de ses rues, surtout en ces périodes festives qui vont attirer la fine fleur des sujets du roi. La Medjaï va se donner les moyens de le faire. Après tout, les troupes du nomarque peuvent aisément traquer ce rebelle, ce… Metyos, sans que nous fragilisions la sécurité de notre chère Djedou, n’est-ce pas ?

— Bien entendu, Préposé Sahouré. Je n’avais, semble-t-il, pas bien pris en compte la menace que représentent ces malandrins, et je n’ai pas été informé de cette agression à ton endroit, Maître Khem. À présent, tous les éléments sont en ma possession, aussi vais-je remettre de l’ordre sans tarder. »

La bile montait dans sa gorge. Sahouré n’avait pas besoin de préciser sa pensée. Les sepoyous du Nomarque traqueraient ces rebelles, un jour peut-être, quand les plaintes des marchands parviendraient à ses oreilles. Taleb, lui, se voyait cantonné à Djedou et chargé de capturer des gosses écervelés sous la coupe de l’insaisissable Confrérie. Il prit une profonde inspiration et se remémora la véritable raison de sa présence en ville. L’image fugace de prunelles noires comme l’onyx et d’une peau ambrée l’apaisa.

« Si nous en avons terminé, je rentre à la caserne pour donner les ordres en conséquence. »

Sahouré claqua une fois des mains pour signifier la fin de l’entretien.

« Parfait ! Maître Khem, je ne veux pas te retarder davantage. J’ai été ravi de notre conversation, vraiment ! Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas à me solliciter ! À bientôt ! Maât te protège ! Taleb, encore un instant, je te prie. »

Khem dressa le menton avec arrogance en direction du capitaine, avant de partir en se plaignant de la chaleur. Sahouré se rassit derrière son étude et s’essuya les mains.

« Navré pour ce dérangement, Taleb. Ce genre d’entretien n’est agréable pour personne, j’en conviens.

— Ce type s’est fait agresser par deux filles ?

— Je l’ignore et je m’en moque. Ce qui me chiffonne, en revanche, c’est le bruit. J’ai horreur des remous, tu le sais. Khem est du genre à en causer beaucoup, et la dernière chose dont j’ai envie, c’est d’une visite de Kleios qui me demande des comptes ou qui informe le nomarque que la cité est mal administrée. La bourse volée lui appartenait, c’est fâcheux.

— J’en conviens.

— Taleb, je suis personnellement intervenu pour t’obtenir ce poste. Ma réputation est en jeu. Je comprends ton envie de sensations, mais ta vie appartient à Djedou désormais. Je ne veux pas de voix discordante durant les fêtes du Renouveau. Règle ce problème, apaise le courroux de Khem, c’est tout ce que je te demande.

— Ce genre de personne ne s’apaise qu’avec du sang.

— Assurément, répondit Sahouré, toujours aussi placide.

— On parle de gamins, là. Pas de meurtriers.

— Du tout, nous parlons de criminels qui ont agressé le serviteur d’un proche du nomarque. Tu n’es pas responsable de leurs actes, tu es là pour ramener l’ordre. Je compte sur toi pour accomplir ton devoir.

— Comme tu le souhaites, Préposé. »

Taleb détestait capituler autant que Sahouré détestait perdre son temps ; nombre de corvées l’attendaient encore. Il étreignit le bras du capitaine avant de quitter la pièce en emportant plusieurs rouleaux sous son bras.

Maussade, Taleb s’en retourna à la caserne. À son arrivée, il annula définitivement la sortie équestre. Cette nouvelle provoqua chez ses hommes davantage de soulagement que de déception, ce qui n’améliora en rien son humeur. Il s’enferma dans son bureau et commanda du vin d’orge. Puis, il se laissa tomber dans son fauteuil. Un homme au visage balafré entra en portant un plateau sur lequel trônaient un pichet en terre cuite et deux gobelets.

« Tout va bien, Capitaine ? demanda-t-il d’une voix gaillarde.

— Oui, merci Pelios. Pose ça là, je te prie, répondit Taleb en désignant sa table de travail. Je devrais embaucher quelqu’un pour ce genre de choses…

— Et me priver de ce nectar ? Capitaine, ne t’inquiète pas, ça me convient tout à fait. »

Le medjayou sourit, ce qui eut pour effet de faire oublier un instant son œil mort et sa cicatrice. Taleb l’observa se verser du vin et le porter à ses lèvres avec un plaisir évident. Obliger un soldat à goûter ses aliments ne l’enchantait pas ; la Confrérie ne lui laissait malheureusement pas le choix. L’intransigeance de Taleb ne plaisait pas à tout le monde. Deux mois plus tôt, quelqu’un avait empoisonné son vin – sa boisson favorite – et seule la gourmandise de son serviteur lui avait épargné une longue agonie. Depuis, il prenait garde à tout faire vérifier avant d’avaler quoi que ce soit.

« J’ai une question, Capitaine.

— Je t’écoute.

— Pourquoi tu ne m’as pas choisi ce matin ? »

Taleb haussa les sourcils.

« Pour la sortie ? Tu sais monter à cheval ?

— Pas plus que ces crétins, mais Mélidès et moi, on aurait bien aimé voir un peu du pays. C’est pas parce que je suis borgne que je ne sers plus à rien.

— Je ne voulais pas te sous-estimer, Pelios. J’essaye d’évaluer les hommes, de comprendre comment les motiver. J’ai déjà pu noter que Mélidès et toi êtes parmi les seuls à vous impliquer dans votre travail.

— On faisait partie des sepoyous, avant. Et puis j’ai été blessé, Mélidès aussi, moins gravement, mais assez pour qu’on nous dise d’aller nous faire voir. Pour eux, on ne servait plus à rien. On s’est engagés ici, quand Sakimbé vivait encore, et on s’est vite rendu compte qu’on ne servait à rien non plus. Feu notre capitaine préférait fermer les yeux sur les agissements de la Confrérie, ça lui rapportait plus. Nous, on est restés, parce que la vie est douce et les femmes superbes. Mais quand tu es arrivé, on s’est dit que tu pourrais changer les choses.

— Apparemment, vous êtes les seuls à le souhaiter… »

Pelios ne virait ni au vert ni au violacé et ne montrait aucun signe de fatigue ; Taleb se servit à son tour.

« Assieds-toi, proposa-t-il au soldat borgne, qui obéit sans l’ombre d’une hésitation.

— Enfin, tout ça pour dire, Capitaine : nous, on va dans le désert chasser ce Metyos quand tu veux ! Ce ne sera pas la première fois, on a de l’expérience dans la traque d’esclaves en fuite. »

Taleb se coula au fond de son siège et avala une lampée de vin.

« Metyos n’est pas un simple esclave, ne t’y trompe pas. Quant à le pourchasser, tu peux oublier. Sahouré nous réserve un autre gibier. »

L’œil valide de Pelios s’illumina.

« Ah oui ? Ça promet, de quoi s’agit-il ? 

— Nous devons traquer les fâcheux qui ont volé sa bourse à ce pauvre Maître Khem. »

Mortifiés, les deux hommes vidèrent le pichet en silence.

 Vers l’épisode 5 : Les griffes du Chat

Le Cycle du Dieu noir – saison 1 | les enfants de Djedou.3

Hé bien , vendredi est déjà là ! Troisième semaine de l’année, le temps file et le moment est venu de découvrir le nouvel épisode du Cycle du Dieu Noir. Nous avons laissé Alaia après sa dernière mésaventure aux Coffres d’Ouadjour. Si vous souhaitez découvrir la suite, elle arrive juste après. 

Pour lire l’épisode 1: l’homme à la hache

Pour lire l’épisode 2 : Décherchéni

Retour à la tanière

 

En silence, les Musaraignes longèrent le sentier qui bordait les murs de la cité et se dirigèrent vers le fleuve. Rê descendait vers l’horizon, peignant le paysage de rouge. Les trois confrères marquèrent une halte sur une butte pour admirer le coucher du soleil. Les yeux d’Alaia se perdirent vers le nord, bien au-delà des montagnes.

« J’aimerais bien voir à quoi ressemble la Grande Verte, avoua-t-elle.

— Qu’est-ce qui nous en empêcherait ?

— C’est loin, à des jours de marche.

— Et alors ? » Charid haussa les épaules. « Avec ce que tu as pris à ce gros sac, on pourrait s’offrir le voyage en bateau. Rien n’est impossible, allons à la mer ! »

Charid et sa simplicité. Rien ne l’effrayait, pas même l’inconnu. Alaia admirait cet état d’esprit ; elle aurait voulu être taillée dans le même bois. Elle esquiva le regard de son ami. Elle y discernait cet éclat particulier qui lui nouait la gorge.

« Charid… commença-t-elle, hésitante.

— Je sais, coupa-t-il en passant un bras autour de ses épaules. De la folie, comme toujours. Mais si tu te décides, tu sais que tu peux compter sur moi, pas vrai ? »

Bien sûr qu’elle le savait. Elle connaissait la nature des sentiments de Charid depuis qu’elle était en âge de les comprendre. Depuis que leurs mains s’étaient enlacées pour la première fois après une correction de Thémis plus forte qu’à l’accoutumée. De sa voix enfantine, il avait juré avec un grand sérieux qu’il la protégerait de tout. Un courant chaud les avait traversés tous deux, et dès lors, Charid avait veillé à ne jamais quitter Alaia.

Elle contempla sa paume avec dégoût. Une angoisse familière revint la hanter. Que lui as-tu fait, monstre ?

« J’adore quand vous faites comme si j’étais pas là, intervint Senon avec un rire moqueur. Bon, déjà qu’on va se faire étriper, on pourrait peut-être abréger le supplice ! »

Ils traversèrent des champs et croisèrent des bergers qui rentraient les troupeaux pour la nuit. Laisser le bétail dehors l’exposait aux attaques des chiens sauvages à l’appétit féroce. À proximité du fleuve, leurs pieds s’enfoncèrent dans le limon noir et riche qui faisait de la région du Ventre de la Vache une terre si fertile.

Ils marchèrent encore un bon moment jusqu’à une petite ferme aux murs décrépis, isolée sur une colline. Ils y voyaient à peine lorsqu’ils l’atteignirent. L’obscurité s’installait et le froid suivait de près, aussi vif et mordant que l’écrasante chaleur du jour. Ils coururent pour se réchauffer et, délaissant la porte d’entrée miteuse de la maison, se dirigèrent vers une trappe dissimulée sous des buissons. Charid la souleva et jeta un coup d’œil rapide dans son dos. Rassuré, il fit passer Senon et Alaia et ferma l’accès derrière eux trois. Avant qu’ils aient pu descendre les marches délabrées, un jeune homme mince aux cheveux châtains coupés ras les héla :

« Alors, on s’est perdus en chemin ? s’enquit Nizul. Thémis est d’une humeur de chien. 

— Le contraire m’aurait étonné, lâcha Charid.

— Il veut voir la p’tite. »

Alaia pâlit, sachant pertinemment ce que ça signifiait.

« Je viens avec toi, la rassura Charid.

— Moi aussi, murmura Senon, bien moins enthousiaste.

Un couloir étroit les mena dans une cave qui sentait l’humidité et le vieux bois. La pièce était presque vide, à l’exception de coffres à grain utilisés comme tables et sièges de fortune. C’était là leur salle de réunion. Les couches se trouvaient à côté, derrière un drap défraîchi suspendu à des crochets. Elles accueillaient dans la plus grande promiscuité une dizaine de gamins d’âges variés, sous la surveillance de Thémis et de ses adjoints, qui bien entendu, s’étaient arrogé des coins bien à eux. Le terrier des Musaraignes dans toute sa splendeur. Certains enfants, assis sur de vieilles couvertures, tressaient des cordes, d’autres roupillaient, recroquevillés sur leurs paillasses sales.

Une odeur de nourriture masquait la puanteur des lieux : Merit était rentrée. Au-delà de la colère, Alaia éprouva un bref soulagement qui s’estompa à la vue de Thémis, penché sur un morceau de parchemin. Celui-là même qui avait failli lui coûter la vie.

Le chef leva la tête et plongea ses yeux bruns dans ceux d’Alaia. Il se dirigea vers elle d’une démarche nonchalante et se campa devant elle. Aussitôt, Charid et Senon la flanquèrent. Un sourire étira les lèvres minces de Thémis. Son visage étroit et son long nez lui donnaient vraiment des airs de fouine.

« Alors, on se décide enfin à rentrer ? Vous étiez passés où ?

— J’ai… On a fini la journée tous les trois, c’est tout.

— Une belle journée, on dirait. Tu me racontes ? »

Un pli caractéristique au coin de sa bouche trahissait son agacement. Alaia soupira.

« Tu sais très bien ce qui s’est passé, pas vrai ? Merit a dû tout te raconter, alors pourquoi tu veux que je développe ? »

Thémis les examina tous les trois un instant, les mains sur les hanches. Puis il reporta son attention sur Alaia.

« Tu sais, petite souris, c’est moi qui ai demandé à Merit de t’emmener. Pourquoi ? Parce que j’avais confiance en toi. Je n’attendais pas grand-chose de toi, juste que tu utilises tes yeux à bon escient. Et voilà que tu allumes le premier singe venu ! Tu te comportes comme une putain et tu compromets tous mes projets ! »

Merit apparut derrière un rideau et coula un regard lourd de sens sur sa cadette. Alaia se mordit la langue pour ne pas cracher ce qu’elle avait sur le cœur. La main de Charid se posa sur son épaule. Si elle ne prenait pas une décision rapidement, il commettrait une grave erreur.

« Je voulais pas le séduire. Il est arrivé et a tout gâché. Il m’a brutalisée.

— Et alors ? La prochaine fois, au lieu de jouer les abeilles affolées, assume et fais ce qu’il demande. Comme ça, on évitera les démonstrations de violence dans les Coffres. » Il se frappa le front en secouant la tête. « Bastet ! Pourquoi faut-il que tu sois si bête ? Et toi, ajouta-t-il à l’attention de Merit, c’est la dernière fois que je te la confie. »

Il saisit le menton d’Alaia et lui tourna le visage sans ménagement. Ses yeux s’arrêtèrent sur la plaie, sur laquelle il posa un index inquisiteur. Elle grimaça quand il appuya plus fort. Il approcha son nez de la pommette, la humant doucement. Alaia retint son souffle. Le sentir tout près d’elle la mettait mal à l’aise. Son bouc – qu’il entretenait pour se donner l’air plus vieux – lui grattait la joue.

« Qui t’a soignée ? » demanda-t-il.

Alaia se tut. Il posa ses lèvres sur la plaie puis la lécha.

« Donne-moi le reste », murmura-t-il.

Elle lui tendit la bourse, qu’il examina avec un haussement de sourcil. Pour la première fois de la soirée, il se détendit.

« Oh ! Petite souris, c’est pas mal du tout, ça. On devrait pouvoir faire quelque chose de toi. »

Il appuya son front contre le sien. Leurs haleines se mêlèrent, celle de Thémis sentait la bière et le vin. Ses cheveux noirs s’échappaient de son bandeau et lui tombaient dans les yeux. Voilà qu’il remettait ça, avec sa douceur de façade. Depuis qu’elle le connaissait, il distribuait violence ou cajoleries de manière imprévisible.

« Laisse-la tranquille, Them », commença Charid.

Le chef l’ignora.

« Qu’est-ce que je pourrais bien faire de toi, hein ? insista-t-il en libérant ses cheveux roux de leur carcan.

— J’en sais foutre rien, répondit-elle, mais la prochaine fois, explique-moi les choses, m’envoie pas à l’aveugle dans une mission dont j’ignore les détails.

— Tu sauras en temps et en heure, c’est moi qui décide de ce que doivent savoir mes troupes. »

Sa main saisit l’amulette-ren autour du cou d’Alaia. Il la tourna entre ses doigts.

« Tu te souviens de ce que je t’ai dit, n’est-ce pas ?

— Oui, murmura-t-elle, le cœur au bord des lèvres.

— Répète-le.

— Celui qui reçoit un nom appartient à celui qui lui offre.

— N’oublie jamais ça, Alaia. » Il sourit. « Et si tu te faisais pardonner, hein ?

— Fous-lui la paix ! » rugit Charid.

Rouge de colère, le jeune homme poussa Thémis avec une force étonnante. Ce dernier recula, pris par surprise.

« Charid, prévint-il, joue pas au con. Tu oublies qui est le chef ici !

— J’oublie rien du tout, répondit Charid, mais ça te donne pas tous les droits ! Touche-la et tu le regretteras !

— Toujours à ouvrir ta gueule, hein ! T’as beau être costaud, tu verras ce qui t’arrivera si tu me cherches, gamin. »

Azul et Kimbra, ses deux cogneurs, le flanquèrent en signe de soutien. Thémis les arrêta avant qu’ils ne lèvent la main sur le rebelle.

« Je suis affilié à la Confrérie, Charid, tu comprends ce que ça signifie ?

— T’es personne, répliqua le garçon, rien qu’une merde de Musaraigne comme nous, personne s’intéresse à toi ! Règle ça avec moi au lieu de te planquer derrière les patrons. »

Les molosses en question éclatèrent de rire. Thémis lui, ne quittait pas Charid des yeux. Une moue étrange déformait le coin de sa bouche. Il avait la trouille, devina Alaia. La trouille de perdre la face devant tout le monde.

« T’es un gamin, Charid. Tu comprends rien à notre monde. Je veille sur vous, je vous nourris, je vous protège, vous obéissez. Sans moi, vous êtes perdus. Toi, par exemple, tu possèdes des muscles impressionnants, mais la cervelle d’une carpe. » Les grands ricanèrent. « Comment un abruti comme toi pourrait protéger qui que ce soit ? Si je dirige, c’est parce que je sais comment utiliser les atouts de chacun pour le bien de tous.

— On n’est pas tes pions, Them, objecta Charid, les poings serrés.

— Si, vous l’êtes ! éructa-t-il. Parce que les dieux ont décidé de vous faire naître dans la rue et que moi, je vous en ai tirés ! Apprends où est ta place, Charid. Tu vis et tu respires parce que je le veux bien. »

Alaia s’interposa entre eux.

« Charid, calme-toi, s’il te plaît. Tout va bien. » Elle inspira pour se donner du courage.  « Je suis la seule responsable. Thémis, s’il te plait, pardonne-lui. Sans lui, je serais morte. »

Elle regarda le chef dans les yeux un instant, priant pour ne pas recevoir une raclée. À son grand soulagement, il ne leva pas la main sur elle. 

« La souris a raison, acquiesça Thémis d’une voix tranchante. Je suis prêt à pardonner ton comportement pour cette fois. Dans quelques jours, le cours de nos vies va changer. Je veux que vous soyez prêts. Vas voir Merit, elle te donnera à manger, et prends la nuit pour réfléchir à la portée de tes actes, compris ? »

La voix se voulait ferme et posée, mais les prunelles brunes luisaient de fureur. Alaia connaissait bien la rouerie du jeune homme ; l’affront ne resterait pas impuni. Thémis ne supportait pas qu’on lui manque de respect.

« Quant à toi, ma petite souris, continua ce dernier, tu n’auras rien à manger, ça apprendra à Charid à fermer son clapet et toi, à me dérober mon bien pour ton usage personnel. » Il afficha un petit sourire suffisant en contemplant la bourse. « Bien sûr, si la punition te paraît injuste, viens me voir, on en discutera tous les deux. »

Alaia détourna le regard et, drapée des lambeaux de sa dignité, alla s’asseoir dans un coin, l’estomac dans les talons. Par tous les dieux, elle le détestait ! Et Charid qui le provoquait sans réfléchir ! Evidemment, c’était elle qui payait les pots cassés !

Si seulement je pouvais partir, quitter Djedou pour ne jamais revenir dans ce trou à rats.

La proposition de Charid hanta son esprit un instant. Partir, voir la mer, voyager. Folie ! Les routes pullulaient de dangers. Même entourées de gardes chevronnés, les caravanes n’étaient pas à l’abri des pillards, alors comment survivraient-ils, seuls ? D’ailleurs, où iraient-ils ? À Fayat comme à Lukhsur, la vie n’était sans doute guère plus clémente pour les orphelins.

Une ombre penchée sur elle interrompit ses réflexions. Senon s’assit à ses côtés et passa la main dans ses cheveux. Son trouble faisait ressortir les innombrables taches brunes sur ses joues et son nez. Lui aussi était inquiet.

« Merit te gardera quelques restes, chuchota-t-il à son oreille. Laisse courir, ce n’est pas grave. Ces deux-là aboient tout le temps, mais ils ne se battront pas. Thémis a besoin de Charid, il le sait.

— Tu as vu ses yeux ? Charid ne devrait pas aller si loin avec lui.

— Il t’aime bien. Il oublie la prudence élémentaire à cause de ça. Euh, je dis pas que c’est de ta faute, hein, mais bon, enfin, tu vois, il te trouve jolie et…

— J’ai compris, coupa-t-elle. Mais prendre autant de risques, juste parce qu’il m’aime bien, c’est stupide !

— Bah ! C’est pas seulement ça. Ils ont tous les deux un tempérament de chef, c’est là que ça coince. Mais Charid n’est pas fou, enfin j’espère ! »

Le susnommé semblait – enfin – avoir réalisé les conséquences de son imprudence ; il s’était isolé plus loin, honteux, se détournant chaque fois qu’Alaia regardait dans sa direction. Pendant un long moment, il hésita, jetant des coups d’œil dans la direction du garde-manger, puis son estomac fit taire sa culpabilité. Il fila chercher sa part de nourriture.

Plus tard, Thémis et Nizul quittèrent le terrier pour la soirée. Thémis devait rendre des comptes à la Confrérie et recevoir ses instructions. Les enfants y trouvaient un peu de répit, malgré la surveillance de Kimbra et Azul. Les matons relâchaient toujours leur attention en l’absence du chef et de son bras droit.

Alaia s’approcha discrètement de Merit. Celle-ci avait rassemblé les gamelles et s’apprêtait à aller les nettoyer. L’estomac d’Alaia choisit cet instant pour manifester son mécontentement par un gargouillis sonore, provoquant l’hilarité de la cuisinière. Elle fouilla son vieux tablier et sortit une grosse boulette de blé cuit aux herbes.  

« Ne te fais pas voir avec ça, ma belle. Je ne tiens pas à avoir d’ennuis. Mais bon, je te dois bien ça. »

Alaia ressentit un immense soulagement alors qu’elle dévorait la nourriture en quelques bouchées. 

« Merci, dit-elle. Pour la nourriture, hein. Pas de m’avoir abandonnée et brodé ta version de l’histoire pour éviter la colère de Thémis.

— C’est la vie, Alaia. Désolée, mais à choisir, je sauverai toujours ma peau en premier. L’essentiel est sauf : il a son plan, il est content.

— Mais c’est quoi au juste, cette histoire ? Dis-moi, tu me le dois aussi !

— Bon, admit Merit, je suppose que c’est vrai. Them a réussi à corrompre un serviteur de la maison Lemphis et a obtenu un plan détaillé de sa villa. Nous attendons le bon moment pour nous y introduire et faire main basse sur ses richesses. Voilà, tu es contente ?

— La villa d’un marchand ? C’est pas un peu trop gros pour nous ?

— D’ordinaire oui, mais la fête du Renouveau approche et Them pense que ce sera le moment idéal pour frapper. Tout le monde sera dans les rues et au temple d’Ishtar, les gens seront ivres. On sera tranquilles.

— Admettons. Et pourquoi faire ça dans le dos de la Confrérie ?

— Alors ça, tu vois, c’est entre Thémis et Phéos. Tu n’as pas besoin d’en savoir plus. Par contre, un petit conseil entre sœurs : préserve-toi. L’amitié, c’est joli, mais ça sert à rien par les temps qui courent.

— C’est-à-dire ?

— Thémis est le chef, pas Charid. Tu n’as pas à payer pour la stupidité de ton ami. Si j’étais toi, je ne me poserais pas de questions, je profiterais de l’attrait que tu exerces sur Them. Tu gagnerais une place enviable.

— Enviable ? J’aurais tout entendu.

— Bah, Thémis n’est pas si terrible que ça ! Crois-moi, il y a des hommes plus laids et plus dangereux que lui au sein de la Confrérie. Et puis, si tu vas avec lui de ton plein gré, ça te paraîtra moins déplaisant que s’il t’y contraint. »

S’imaginer partageant la couche de Thémis provoqua un frisson dans la nuque d’Alaia. Son déplaisir dut se voir, car Merit gloussa. 

« Tu es une petite abeille si naïve, c’est… amusant. Endurcis-toi un peu, ça vaudra mieux pour toi. »

Après avoir emballé les gamelles dans un baluchon, Merit tourna les talons vers la sortie. Alaia demeura songeuse. Une abeille… Une vierge pure et intègre. Quelle idiotie. Elle a raison, se dit-elle, je suis stupide !

Elle avait déjà vu des couples se livrer à leurs ébats. Des prostituées et leurs clients, le plus souvent. Dans des ruelles crasseuses, avec force gémissements. Cela lui semblait tellement bestial qu’elle ne trouvait rien de tentant dans ces étreintes. Comment imaginer quoi que ce soit de plaisant avec Thémis, de toute façon ?

Alaia replia ses genoux contre elle et se cacha sous ses cheveux pour se reposer ; elle n’avait pas envie de penser à ça ce soir. Alors qu’elle était en train de s’endormir, Charid vint la rejoindre et s’assit à ses côtés. Sa mine contrite et sa tête basse la firent rire. 

« Ne fais pas cette tronche, âne bâté, se moqua-t-elle, je t’ai déjà pardonné !

— Je sais, mais je regrette quand même. À cause de moi tu n’as rien mangé. »

Alaia se garda de le détromper ; cela lui servirait de leçon.

« Je m’en fiche d’être punie. Bon, c’est faux, admit-elle, je m’en fiche pas, mais Thémis pourrait te faire du mal, alors sois prudent. Arrête de le défier bêtement.

— Je ferai attention, répondit Charid, et je suis content que tu m’aies pardonné. »

Il la serra dans ses bras comme pour confirmer ses dires. 

« Diviser pour mieux régner, c’est le principe de Thémis depuis toujours », rappela Alaia.

Charid leva son poing devant lui et fit craquer ses phalanges.

« Il peut me prendre pour un imbécile si ça lui fait plaisir, mais je lui déconseille d’essayer de nous séparer. Ma réponse risque de pas lui plaire. »

Vers l’épisode 4: Au service de Djedou

Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.2

Et voici notre rendez-vous du vendredi ! La semaine dernière, vous avez fait connaissance avec Alaia haute comme trois pommes et perdue dans les rues sombres de Djedou. Quelques années ont filé depuis, comme vous allez le voir…

Ce chapitre est un peu long par rapport à ceux que j’écris d’ordinaire. J’ai hésité à le couper, mais au final, j’ai préféré le laisser en l’état. Après tout, si je publie ici, c’est pour faire ce que je veux avec ce texte, sans considération de stats ou de classement. 

Je vous souhaite une très bonne lecture !

Décherchéni

Djedou, dixième année du règne d’Amosis

 

« Frotte-toi mieux que ça, je ne veux pas trouver de crasse derrière tes oreilles. Allez, de belles poignées de sable !

— Je ne veux pas rester là, Merit. Je suis propre, je t’assure !

— C’est moi qui décide de ça. Moi aussi je préfèrerais partir, alors presse-toi. »

Immergée jusqu’à la taille dans l’eau froide du Neilos, Alaia accéléra l’allure tout en jetant des coups d’œil furtifs autour d’elle. Rê se levait, ses rayons flamboyants se reflétaient à la surface du fleuve et commençaient à illuminer les berges. D’ordinaire, elle aurait apprécié le spectacle : le Ventre de la Vache dans toute sa splendeur, un écrin fertile où s’épanouissait une flore variée qui auréolait de verdure les murailles dorées de Djedou, sa ville natale. Mais derrière cette débauche de couleurs et de parfums se dissimulait un danger connu de tous les Kemites qui vivaient sur les berges du Neilos. Les enfants de Sobek aux mâchoires mortelles chassaient dans ces eaux.

Il fallait les voir, languissants par dizaines au plus chaud de la journée, leur cuir aussi sombre que le limon du rivage. Quand elle en avait l’occasion, Alaia les observait avec admiration, frissonnant devant leur aura de puissance, sans jamais s’approcher. Pour l’heure, les berges étaient désertes, mais cela ne la rassurait en rien. Elle crut distinguer un clapotis à quelques pas d’elle et courut sur la terre ferme, réprimant sa panique.

« Fleuve bien-aimé, protège-moi, murmura-t-elle en embrassant son amulette-ren en signe de protection.

— C’est rien du tout, se gaussa Merit, sans doute un poisson qui passait par là. »

Alaia la gratifia d’une moue courroucée. Elle tremblait de froid, nue sur la berge et ne se sentait pas d’humeur à écouter les moqueries de son aînée. Celle-ci la prit en pitié et lui tendit un drap pour se sécher. Une fois l’office accompli, Merit la scruta de la tête aux pieds avant d’énoncer son verdict.

« Beaucoup mieux. Il faut que je te dise : désormais, tu veilleras à te laver tous les jours.

— Quoi ? Pour quelle raison ?

— Ordre de Them. Il m’a demandé de veiller sur toi.

— N’importe quoi, protesta Alaia. Je vais pas risquer de me faire bouffer juste parce que Thémis le décrète, quand même ! »

Merit sourit et la prit dans ses bras. Alaia caressa l’idée de la repousser, mais renonça. La jeune femme possédait un don pour comprendre les angoisses de sa protégée. Là encore, elle devinait le vrai motif de son malaise.

« Tu grandis, petite sœur. Tu deviens femme, tu ne peux plus te comporter comme une enfant.

— Comme si les enfants vivaient comme moi…

— La plupart ne savent pas faire le quart de ce dont tu es capable. Quel est le problème dans le fait de te laver ? Ne me parle pas des crocodiles, je sais très bien que ce n’est pas ça.

— C’est que… Je sais très bien où finissent les femmes au service de la Confrérie. »

Merit la serra plus fort en riant.

« Tu ne finiras pas là-bas, Alaia. Regarde-moi, je suis toujours là, et pourtant je suis une femme !

— Mais toi, Niz te laisserait jamais finir dans une maison de plaisir. »

Merit relâcha son étreinte et saisit Alaia par le menton.

« Parce que tu crois que Thémis te laisserait partir, peut-être ? »

Un frisson glacé lui parcourut la colonne vertébrale. Maussade, Alaia se détourna de son aînée et referma ses bras autour de son torse.

« J’ai froid. On fait quoi maintenant ?

— On t’habille », répondit Merit sans plus de cérémonie.

Alaia ne connaissait personne de plus terre-à-terre que sa sœur d’adoption. Belle à croquer avec ses yeux fauves, sa masse de boucles sauvages et son teint sombre, elle n’économisait jamais un sourire et contemplait le monde avec un calme inébranlable. Une assurance dont Thémis ne semblait pas friand. Tous deux se détestaient cordialement et sans le soutien de Nizul, le bras droit du chef, la position de Merit aurait sans doute été moins enviable.

Loin de ces considérations, la jeune femme tira d’une besace une longue pièce de lin blanc, qu’elle exhiba fièrement devant Alaia. Il s’agissait d’une robe sans manches ni fioritures, mais propre et d’aspect neuf.

« Ferme la bouche, idiote ! se moqua la voleuse.

— Elle est…

— Blanche, tout à fait ! Comme la mienne, en fait. Enfile-la, elle est bel et bien pour toi. Oui : Thémis le sait et oui : tu pourras la garder. 

— Où tu l’as trouvée ? s’extasia Alaia en l’enfilant.

— Dès que ça sert ses intérêts, Them est capable de dégotter n’importe quoi.

— D’habitude, il se fiche bien de ma tenue.

— Tout change, je te l’ai dit. »

Merit lui noua une ceinture de corde autour des hanches pour ajuster la robe à la taille menue de sa cadette. Alaia fronça les sourcils. À côté de la silhouette plantureuse et des formes conquérantes de la jeune femme, elle se sentait inexistante et noyée dans les plis blancs de sa tenue.

« Ravissante ! Et ces cheveux, ajouta Merit en tortillant une longue mèche rousse humide. Un véritable incendie. Dommage qu’il faille l’éteindre.

— Comme toujours… soupira Alaia.

— Tu sais très bien pourquoi. »

Merit enroula un turban assorti à la robe autour de son crâne en une jolie coiffe qui masquait sa crinière. Et voilà, son seul attrait s’évanouissait sous un carcan de tissu ! Elle baissa la tête, frustrée.

« Ne boude pas. Profite de ces moments de tranquillité avant d’être une proie pour les hommes. Tu es encore si jeune !

— Dans ce cas, demanda une voix juvénile, pourquoi tu la mêles à tes affaires ? »

Alaia retrouva le moral en reconnaissant le ton bravache de Charid. Posté sur une butte, le garçon toisait la jeune femme avec son éternel regard de défi, les bras croisés sur son torse nu. Derrière lui, la silhouette plus frêle de Senon attendait dans son ombre. La proximité de ses camarades la rassura ; à eux trois, ils formaient un groupe de tire-laines intrépide et efficace qui sévissait dans les rues de Djedou. Alaia et Senon jouaient de leurs doigts agiles et Charid protégeait leurs arrières en cas de besoin. De deux ans leur aîné, il n’allait pas tarder à dépasser Thémis – pourtant déjà un homme – en taille et en musculature. S’il parvenait à museler sa langue trop vive, il deviendrait sans doute un jour un adjoint de choix pour le chef.

Merit lâcha un de ses petits rires moqueurs.

« Tiens donc, le joli Charid, toujours aux petits soins de sa dame. T’es venu te rincer l’œil, mon mignon ?

— J’t’ai posé une question.

— Je ne te dois rien. Demande à Thémis. »

Charid se rembrunit et regarda Alaia.

« T’es pas obligée de la suivre. Elle peut se débrouiller toute seule.

— Mais je me débrouillerai encore mieux avec elle. » Merit leva les yeux au ciel. « Reine des Cieux ! Arrête de dire des sottises, Charid. Je vous l’emprunte une journée pour lui faire découvrir une autre facette de la vie des Musaraignes. Demain, elle pourra de nouveau courir les rues avec vous si ça la chante. Avec l’estomac bien rempli, en prime ! »

Elle enlaça Alaia, qui ne put s’empêcher de humer l’odeur sucrée de sa peau.

« Ne t’inquiète pas pour moi, Charid. C’est juste un tour en ville, rien de compliqué. Senon et toi, vous ferez du bon boulot, même sans moi pour veiller sur vous.

— T’es sûre ?

— Puisque j’te le dis. Filez ! On se retrouve ce soir. »

Les deux garçons partirent en direction de la ville. Merit sourit et lui tapota l’épaule, visiblement satisfaite de la réponse. De toute façon, quel choix avait-elle ? Désobéir à Thémis… Seul Charid pouvait suggérer une telle folie. Comment pouvait-il à la fois être aussi brave et stupide ?

Pour finir les préparatifs, Merit sortit une boîte en bois remplie de fard, dont elle se badigeonna les paupières, penchée au-dessus de l’eau pour voir son reflet.

« Reine des Cieux, j’y vois rien ! Aide-moi. »

Alaia lui peignit les yeux en suivant ses instructions et lui tendit le pinceau.

« À mon tour ?

— Tu rêves, c’est hors de prix, ça ! Et puis on n’a plus le temps, en route ! »

Alaia contint un sourire et suivit son aînée sans un mot.

*

Elles rejoignirent un sentier bordé de buissons épineux qui les mena non loin de la porte de l’Aigle, l’accès principal à la cité de Djedou. Des colonnes de chariots et de voyageurs s’y pressaient, impatients de vendre leurs marchandises. Peret, le Renouveau, arrivait et avec lui la saison du commerce. Le port allait être investi par les navires venus de la Grande Verte depuis leurs lointains pays, créant cette ambiance si particulière qu’Alaia affectionnait tant. Elle adorait cette période de l’année où les langues s’entremêlaient dans un joyeux brouhaha. Les rues débordaient de monde et bien entendu, les bourses bien garnies abondaient, pour le plus grand bonheur des Musaraignes.

« Garde tes mains sages, la réprimanda Merit en lui pinçant le bras. On n’est pas là pour ça.

— Je regarde, c’est tout.

— Eux aussi nous regardent. »

Deux hommes en pagne rouge, coiffés du klaft règlementaire, surveillaient les allées et venues autour de la porte. L’amulette de l’aigle pendait à leur cou. La Medjaï… D’ordinaire, Alaia les évitait comme la souris fuit le chat. Les gardes de Djedou n’aimaient pas les parasites dans son genre. Elle retint son souffle, mais aucun des deux ne fit mine de les arrêter.

« Belle journée, mahili, » salua un medjayou, avant d’immobiliser le chariot qui les suivait. « Hé ! Montre-moi ce que tu transportes, toi ! »

Incrédule, Alaia observa Merit. Franchir les portes s’était révélé si facile.

« Et moi qui m’embête à trouver des voies détournées pour entrer ! 

— Apprends à faire des hommes tes amis, lui conseilla la voleuse. C’est très facile, tu verras. Il suffit de sourire bêtement en baissant les yeux à leur passage et le tour est joué. Évidemment, c’est plus facile avec une jolie robe et en étant propre. Surtout en ce moment.

— Ah bon ?

— Bien sûr. Avec les cérémonies ishtariennes qui approchent, il est normal de croiser des femmes en quête de bénédictions. Même des nomades des tribus du désert viendront au temple de Djedou rendre hommage à Ishtar. »

La cité s’offrait à elles, baignée de soleil et de bruit. Et de puanteur. Djedou accueillait ses visiteurs par la Ruche, son quartier le plus pauvre, bâti à flanc de colline. Un dédale de ruelles malodorantes aux maisons délabrées et au sol noirci par le limon charrié par le fleuve à chaque crue annuelle. Au fil du temps, les habitants les plus aisés s’étaient installés sur les hauteurs protégées par des digues, chassant les plus défavorisés loin d’eux. Ceci dit, la ville basse n’avait rien de morose. Les gens y riaient, y tenaient commerce, des familles entières y passaient leur vie sans rien trouver à y redire, à part se plaindre parfois à la Medjaï de l’insalubrité ambiante, sans résultat probant. De plus, on y fêtait chaque année l’arrivée de l’iqdou, la boue du Neilos, aux propriétés curatives reconnues.

« Et ton contact, il nous attend où ? s’enquit Alaia.

— Nous le trouverons au marché.

— Pourquoi on va vers l’Ancienne Porte, alors ? L’allée des Siffleurs est à l’opposé.

— Pas ce marché-là, petite souris.

— M’appelle pas comme ça, la rabroua Alaia. Et tu pourrais m’expliquer ce qu’on fait, j’aurais moins l’impression d’être idiote. »

Sans lui répondre, Merit l’entraîna au-delà de l’Ancienne Porte, frontière entre la ville basse et le reste de la cité. Sous le regard indifférent de deux medjayous, elles entamèrent l’ascension d’une longue côte bordée de maisons bien plus cossues que celles de la Ruche. Les gens y circulaient paisiblement, drapés dans des étoffes propres et chaussés de sandales en corde. Plus les jeunes filles montaient, plus la cité se révélait agréable, les murs blanchissaient sous des couches de chaux, des parfums subtils flattaient les narines des visiteurs et des rangées de palmiers jalonnaient la rue. Comme pour marquer l’ultime limite entre le monde des pauvres et celui des nantis, une gigantesque statue de Set sur un piédestal contemplait la ville sous son heaume à tête de chacal, sa lance brandie en avant dans un geste dominateur. Alaia frémit en passant près de l’idole du protecteur de Kemet. Des offrandes décoraient les pieds de la divinité, et maudit soit le sacrilège qui oserait y toucher.

« Parce qu’on va aux Coffres ? lâcha Alaia. Mais c’est bourré de medjayous et de gardes privés. Qui peut bien t’attendre dans un endroit aussi huppé ? »

Les Coffres d’Ouadjour rassemblaient la fine fleur des négociants Kemites et étrangers. On était loin de la crasse de la Ruche où s’échangeaient les aliments les plus douteux et les services les moins légaux. Sur cette grande place transitaient les étoffes les plus rares, des animaux exotiques, mais aussi depuis quelques années, des esclaves de choix pour les maisons riches de Djedou.

« Un serviteur d’une famille très en vue par ici. Il n’a pas très envie de s’aventurer dans la Ruche, alors c’est moi qui viens à sa rencontre.

— Toi ? Et Thémis, pourquoi il s’est pas déplacé lui-même ?

— Tu en poses des questions, aujourd’hui, soupira Merit.

— C’est louche que Thémis te confie quelque chose. Tout le monde sait que lui et toi, c’est pas l’amour fou. Alors ?

— Them mijote un gros coup. Je suis pas autorisée à trop en dire pour le moment. Nous avons… pris contact avec un serviteur d’une grande famille et il doit me remettre quelque chose d’important. Voilà, tu es contente ?

— Et moi, je suis là pour quoi faire, alors ? »

Alaia sourit à un groupe de marchands richement vêtus en baissant les yeux, comme le lui avait conseillé Merit. Sous ses pieds nus, de larges pavés balayés de frais remplaçaient la poussière des rues de la Ville Basse. Des vasques de plantes décoraient les allées et les murs de calcaire blanc brillaient au soleil. L’air sentait la lavande et les agrumes, pas la saleté ni la charogne qui empuantissaient les tréfonds de la Ruche. Non loin, derrière les habitations, on apercevait les obélisques qui marquaient l’accès au quartier des temples.

« Tu es là pour apprendre, répondit Merit, et pour me servir d’yeux.

— C’est-à-dire ? Je dois surveiller quoi ? La Medjaï ?

— C’est un peu plus compliqué, à la vérité… » Pour la première fois, Merit semblait embarrassée. « Malgré les apparences, la Confrérie surveille souvent cet endroit. Si jamais tu vois quelqu’un qui te semble louche, j’aimerais que tu me le signales.

— Aux dernières nouvelles, la Confrérie c’est nous », rétorqua Alaia en scrutant la voleuse sans aménité.

Elle ne put s’empêcher d’observer autour d’elle avec méfiance. Quelque chose sentait mauvais dans cette histoire. Les Musaraignes avaient beau n’être qu’un ramassis de tire-laines sans envergure, ils dépendaient de Confrères plus aguerris, eux-mêmes au service de leurs supérieurs. Pourquoi Thémis jouait-il à ça ?

« Écoute, je sais que ça peut te sembler étrange, mais ne t’inquiète pas. Fais ce que je te dis, c’est tout. Ce sera vite fini et tu pourras choisir ce que tu as envie de faire après. D’accord ?

— Ça doit être encore pire que ce que je crois », répondit Alaia d’un ton las.

Charid et Senon lui manquaient. En les sachant dans le coin, elle aurait abordé cette mission avec le cœur plus tranquille. Elle pouvait compter sur eux en cas de besoin, ce qui n’était pas du tout garanti avec Merit.

« Regarde comme c’est beau ! s’extasia cette dernière. Profite et détend-toi. »

De fait, les Coffres d’Ouadjour étalaient leurs richesses devant leurs yeux émerveillés. Où qu’Alaia regardât, tout n’était que couleurs magnifiques, des tentes chamarrées aux épices exposées dans des paniers d’osier. Des musiciens égayaient l’ambiance en jouant de la flûte et des cordes de leur baïnit pendant que sur des broches, de la viande grillait en répandant des parfums inédits aux narines de la jeune Musaraigne. Derrière cette marée chatoyante, un bâtiment rectangulaire trônait au fond de la grande place : la maison du Commerce. Là-bas se traitaient les contrats les plus importants et les litiges entre familles marchandes. Cet endroit devait regorger de trésors.

« Allons-nous rafraichir », décréta Merit en se dirigeant vers une tente plus spacieuse que les autres.

Sous l’étoffe verte, on avait installé des tabourets et des bancs autour de petites tables de bois. Quelques marchands discutaient gaiement pendant qu’un homme râblé leur servait de la bière dans des coupes en terre cuite. Plus loin, un garçon qui devait avoir l’âge de Merit attendait, le nez penché vers sa boisson. Sa jambe gauche s’agitait sans qu’il  le remarque sous sa tunique blanche à liseré rouge. Une amulette de cuivre accrochée à une corde en fleur-du-roi pendait sur son torse maigrichon, mais Alaia ne put en distinguer les détails car les doigts de son propriétaire jouaient nerveusement avec le pendentif.

Leur arrivée ne passa pas inaperçue. Merit savait indéniablement attirer l’attention grâce à son sourire. Alaia n’avait jamais rencontré de fille plus sûre d’elle. Elle-même, le feu aux joues, dut essuyer ses paumes moites sur sa robe ; d’habitude, elle ne frayait pas avec cette frange de la population.

Le jeune homme leva les yeux et pâlit. Il avala une gorgée de bière pour se donner contenance alors que Merit se laissait tomber sur le tabouret en face de lui. Indécise, Alaia hésita un instant, mais la voleuse lui désigna un banc à côté de leur table.

« Assied-toi petite sœur, ce ne sera pas long. »

Merit sourit à son vis-à-vis.

« Salut Perba. J’espère ne pas être en retard.

— Non… J’ai ce que tu veux.

— Parfait, montre-moi », minauda-t-elle en se levant pour s’installer sur les genoux du serviteur.

Alaia se tourna légèrement pour surveiller les alentours pendant que Perba faisait passer un parchemin plié à Merit. Là, ça devenait vraiment étrange : personne dans la bande ne savait lire. Qu’est-ce que Thémis pouvait bien espérer d’une feuille de fleur-du-roi ?

« On boit quelque chose ou on s’en va, dit le tenancier en s’approchant.

— Oh, mon ami ici présent va nous inviter, n’est-ce pas ? affirma Merit en dévoilant des dents remarquablement blanches.

— Euh, oui… Bien sûr. »

Perba fouilla dans sa maigre bourse et en tira deux deben qu’il posa sur la table. Le propriétaire observa les anneaux de cuivre et haussa les épaules.

« M’est avis que ton maître ne te paye pas pour inviter des filles de rien à boire, mon garçon.

— Ce sont mes affaires », rétorqua ce dernier en fuyant le regard de l’homme.

Le pauvre, songea Alaia. Qu’avait-il pu faire à Bastet pour que Thémis lui cherche des noises ? Comment un membre d’une maison marchande avait-il rencontré le chef des Musaraignes ?

« Et pour ce qui a été convenu ? s’enquit Merit sans se soucier du trouble de son interlocuteur.

— Ce n’est pas si simple, je dois en référer à l’intendant… C’est lui qui décide, pas moi.

— Oui, mais on sait tous à quel point le vieux t’apprécie, n’est-ce pas ? »

Perba rougit jusqu’à la racine de ses cheveux noirs. Alaia le sentait au bord des larmes. Elle reprit sa surveillance, troublée d’éprouver de la sympathie pour un inconnu. Peut-être parce que comme elle, il était l’esclave d’un homme qu’il semblait détester.

« Écoute, demain, nous t’enverrons Zeke. Tu le recommanderas avec ta meilleure volonté à ton intendant, comme ça tout le monde sera content. Thémis serait vraiment navré qu’il arrive quelque chose à ta pauvre mère. Une veuve, perdue dans la Ruche, qui sait ce qui pourrait lui arriver ?

— Vous êtes des ordures… marmonna Perba entre ses dents.

— Tu sais, ça me fait pas plaisir de te dire ça. Tu es un bon fils, qui donne de sa personne pour nourrir les siens. Je respecte ça. Fais ce qu’on te demande et je garantis sa sécurité. »

Alaia secoua la tête. Les menaces, les grands discours, c’était vraiment du Them tout craché. Perba ne savait pas dans quel guêpier il se laissait embarquer…

« Par ici, maître. Tu trouveras de quoi te désaltérer.

— Dans ce taudis ? Soit, c’est bien parce que j’ai les chevilles qui enflent… Quelle fournaise ! »

Deux personnes se présentèrent devant la maison de bière. D’abord, un homme à l’allure costaude qui promenait sa silhouette trapue et musclée avec assurance. Des sangles de cuir se croisaient sur son torse et un glaive de bronze pendait à sa ceinture. Son crâne rasé luisait de sueur au soleil. Derrière lui, occupé à agiter un éventail, un type énorme râlait d’une voix aigre tout en respirant plus fort qu’un bœuf essoufflé. La perruque qui protégeait sa tête était magnifique, tout comme sa longue toge de lin vert, taillée sur mesure pour contenir son ample bedaine. Comme Perba, il arborait une amulette autour du cou, mais en or et non en cuivre. Les symboles différaient, mais qui que fût cet homme, il appartenait aussi à une maison.

Aussitôt, le tenancier se fendit d’une courbette.

« Maître Khem, quel honneur de t’accueillir dans mon modeste établissement !

— Modeste, oui, répondit le nouveau venu d’une voix chevrotante. Si la chaleur ne menaçait pas de m’étouffer, jamais je ne m’y serais arrêté. »

Son garde du corps poussa un tabouret sur lequel maître Khem s’effondra dans un grincement de bois. Une forte odeur de transpiration mêlée à du parfum capiteux envahit l’espace. Alaia réprima son dégoût et fit mine d’ignorer les arrivants. Pourtant, son regard revenait sans cesse sur la ceinture de cuir du porc, à laquelle pendait une bourse aussi dodue que sa panse.

Sitôt servi en bière, maître Khem observa l’assistance avec un mépris non dissimulé. Perba, quant à lui, semblait sur le point de s’évanouir.

« Tiens donc, nota Khem, un employé du seigneur Lemphis, ici. Si je prenais un de mes coursiers en flagrant délit de paresse, je le ferais fouetter pour lui faire passer l’envie de gaspiller son temps avec des filles. »

Perba chassa Merit de ses genoux avec colère. Envoyée au sol, la voleuse amortit sa chute avec grâce et rajusta sa robe sur ses cuisses.

« Charmant.

— J’ai du travail ! Laisse-moi en paix. »

Il fila en évitant le regard plein de morgue de Khem. Alaia aidait sa consœur à se relever quand celle-ci lui chuchota à l’oreille :

« Le gros Khem est l’intendant de la maison Kleios. C’est un imbécile et une brute. Ne restons pas dans le coin. Je dois ramener le parchemin à Thémis.

— Alors, jeunes filles, on se prépare pour la fête du Renouveau ? »

La mention des célébrations d’Ishtar fit rougir Alaia. Elle n’avait jamais assisté aux processions, mais on parlait de rites orgiaques un peu partout en ville.

« Tu te méprends, mahil, corrigea Merit, nous ne sommes pas des ishtariennes.

— À te voir, vautrée sur les genoux de ce pouilleux, on aurait pu le croire, rétorqua Khem en s’éventant. Si tu cherches un protecteur digne de ce nom, je te suggère d’être plus sélective. »

Il se fendit d’un sourire qui atténua un instant l’épaisseur de son goitre. Puis, comme si en face de lui se trouvait une demeurée, il tapota ses genoux avec impatience. Debout derrière lui, le garde du corps leva les yeux au ciel.

C’était bien leur veine, déplora Alaia. Un serviteur prétentieux persuadé de posséder du pouvoir sur les autres. Merit redressa le menton, contourna les tables et s’apprêta à quitter la tente.

« Tu oses ? rugit Maitre Khem. Efrem, ramène-moi cette bâtarde Koushite ! »

Le garde saisit Merit par le poignet et l’arrêta.

« Maître Khem s’adresse à toi, ma fille.

— Et moi, je suis occupée. Ma sœur et moi devons partir. »

Efrem ramena la voleuse vers son patron. Celui-ci transpirait de fureur, son visage écarlate contrastait étrangement avec le vert de sa tenue.

« Personne ne m’ignore, petite traînée. Alors comme ça, ce freluquet a droit à tes attentions et pas moi ? Tu te crois assez belle pour me dédaigner, c’est ça ?

— Pardonne-moi, répondit Merit avec une peur réelle dans la voix. Je ne voulais pas t’embarrasser ni t’humilier… Tu peux sans doute avoir toutes les femmes que tu veux.

— Je me fiche de tes excuses. Efrem, apprend l’humilité à cette garce.

— Pardon, maître ?

— Casse-lui le nez. D’un coup de poing, comme tu sais le faire.

— Maître, c’est une fille…

— Je t’en prie, pitié… implora Merit en se débattant.

— Pas de ça chez moi, intervint le tenancier avec fermeté. Les contentieux se règlent ailleurs. »

Alaia observa l’assistance, les poings serrés. Personne n’interviendrait-il pour aider Merit face à cette brute ? Khem fronça les sourcils, fit signe à Efrem et se leva.

« Crois-moi, je ne souhaite pas m’attarder dans ton bouge, lâcha l’homme. Allons-y, ne la laisse pas partir. »

Le garde traîna Merit en larmes hors de la tente. Khem leur emboîta le pas en s’éventant. Ils ne parcoururent guère de chemin : Efrem poussa sa captive au fond d’une allée et la plaqua contre un mur.

« À moi ! cria Merit

— Personne ne viendra, se moqua Khem, ils me connaissent tous. »

Alaia disposait de peu de temps pour agir. Elle s’élança vers le gros type aussi fort qu’elle le put. Il poussa un glapissement, s’empêtra dans les plis de sa toge et chuta, entraînant son assaillante dans la foulée. Surpris, Efrem lâcha Merit et se tourna face au danger.

« Je t’avais oubliée, toi ! » pesta-t-il.

Alaia se redressa pour fuir, mais la grosse main de Khem emprisonna sa cheville. Elle retomba sur les pavés, où Efrem la maîtrisa rapidement.

« L’autre catin ? Tu es venue à la rescousse de ton amie, hein, haleta Khem en se redressant. J’espère que tu es contente, parce qu’elle t’a laissée à ton sort. »

Alaia chercha Merit du regard, mais le gros porc disait vrai : la voleuse était partie en l’abandonnant derrière elle. Khem abattit une main vengeresse sur sa pommette et la saisit par son turban pour la redresser, ce qui libéra ses cheveux sur ses épaules. Il interrompit son geste, une lueur nouvelle dans les yeux.

« Oh, regarde ça Efrem ! Une décherchéni… Je vais peut-être y trouver mon compte finalement.

— Maitre ?

— Des cheveux de sang, expliqua-t-il en humant les boucles d’Alaia. Et belle en plus de ça ! Dire que j’ai failli ne pas le voir. Gloire à Set ! Le temple me comblera de bienfaits. »

Alaia déglutit. Thémis l’avait prévenue : ne pas se faire voir, ne pas être remarquée pour cette maudite crinière. Elle avait envisagé de la raser, mais le chef refusait, craignant la colère d’Ishtar. Les cheveux rouges étaient sa marque, celle de l’épouse de Set. Les prêtres du chacal donnaient cher pour le sacrifice d’une décherchéni.

« Seigneur, je t’en supplie, pas ça ! implora-t-elle en s’accrochant à la ceinture de son bourreau. Je voulais juste protéger mon amie. Je ne suis rien, je ne vaux rien ! »

— Efrem, emmenons cette enfant au quartier des temples, mais avant, rajuste sa coiffe. Je ne voudrais pas que tout le monde voie ma trouvaille. »

Le garde renoua le turban alors qu’Alaia restait à genoux, les mains crispées autour de la ceinture de Khem. Bastet, un peu de chance, je t’en prie.

Un sifflement d’air retentit et Khem poussa un cri strident en portant les doigts à son front : un projectile venait de le heurter. Alaia écarquilla les yeux, vit le sang sur le visage de l’intendant et tourna la tête dans la direction du tireur. Charid ne cherchait pas à se cacher. Il gratifia le garde d’un geste particulièrement obscène avant de filer. Efrem allait le suivre quand il entendit la plainte de son maître.

« Je suis blessé ! Dieux, je me vide de mon sang ! »

L’homme hésita : la prisonnière valait cher, mais son maître était blessé. Alaia ne lui laissa pas le loisir de décider, elle courut vers le fond de la rue et s’enfuit aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Au loin, elle entendit les beuglements de maître Khem :

« Cette garce m’a dépouillé ! Retrouve-la ! »

La panique allait secouer les augustes Coffres d’Ouadjour, mais Alaia s’en moquait. Elle avait failli mourir parce que Merit l’avait abandonnée entre les mains d’une brute sanguinaire. Sans l’aide de Charid – que Bastet soit louée ! – elle serait en route pour le temple de Set dans l’indifférence générale. Elle pressa plus fort la bourse de l’intendant contre elle. Au moins, elle y avait trouvé une compensation.

La rumeur se répandait vite : des voleurs avaient agressé un honnête serviteur d’une maison marchande. Elle devait rejoindre la Ruche au plus vite. Il y serait plus facile de disparaître. Elle escalada un mur sans même y penser et observa depuis les hauteurs l’itinéraire le plus rapide. Passer par les toits et les terrasses était ancré dans ses réflexes. Et au moins, elle ne risquait pas d’y rencontrer la Medjaï.

*

Il lui fallut tout de même près d’une heure pour rejoindre le repaire que son petit groupe avait choisi au cœur de la Ruche : la maison de la vieille Kalia, une ancienne, sourde comme un pot et à moitié aveugle, qui ne montait plus jamais sur sa terrasse. À bout de souffle, elle se laissa tomber contre un mur ensoleillé et massa son visage endolori. La tension disparut, les larmes abondèrent dans ses yeux. Elle se sentit prise de tremblements incontrôlables et enfouit sa tête entre ses genoux. Les sanglots la soulagèrent au point de lui faire oublier le temps.

« Alaia ? Ça va ? »

On la secouait.

« Alaia parle-moi ! »

C’était la voix de Charid.

Elle redressa la tête pour le trouver agenouillé en face d’elle, rongé d’inquiétude. Elle ne put s’empêcher d’observer les marques de grêle sur sa joue gauche et son menton et les effleura du bout des doigts. Le contact de la peau de son ami l’apaisa. En réponse, Charid repoussa quelques boucles derrière son oreille et vit sa pommette enflée et écorchée. Son visage se ferma, il se leva en silence et fit les cent pas, les bras croisés.

Senon prit sa place et frotta les mains d’Alaia avec gentillesse.

« Dans quel merdier t’es allée te fourrer ? »

Les mots glissèrent tous seuls. Alaia ressentait le besoin de se confier à ses compagnons. Elle leur raconta tout, du parchemin étrange à la défection de Merit, jusqu’aux menaces de Khem qui voulait l’offrir à la dague des setites.

« La garce, elle t’a lâchée alors que tu l’as secourue. Elle est bien comme Them, celle-là, marmonna Charid. Ils vont m’entendre, je te le dis.

— Tu ne diras rien du tout ! T’as rien à voir là-dedans, c’est entre elle et moi. » Alaia renifla. « Je vous remercie, tous les deux. Comment avez-vous su ? »

— Ce grand benêt a insisté pour qu’on vous suive, qu’est-ce que tu crois ? Bref, on a rien foutu de la journée, on va entendre la fouine ce soir. Dis donc, ça enfle, c’est pas joli à voir. 

— Par la Mère de tous les chats, je ne veux pas finir défigurée à vie par ce gros porc !

— On n’a pas de quoi soigner ça au terrier, fit remarquer Senon. Comment on va faire ?

— Il faut trouver un rebouteux, il nous filera des herbes ou quelque chose, réfléchit Charid. Le Mède pourrait nous aider ! Vous savez, l’herboriste, Khazid ! »

Alaia secoua la tête, les lèvres pincées.

« Pas question. C’est un empoisonneur, pas un guérisseur. Il est akhou, j’en suis sûre. Non, je vais aller au dispensaire voir les prêtres.

— Ah ! Et comment tu comptes les payer ?

— Je paierai rien du tout. Ce type me doit un dédommagement, répondit-elle en montrant la bourse de Khem. Je la lui ai prise quand tu l’as caillassé. Je paye mes soins et on partagera le reste. Vous l’avez bien mérité.

— Par Bastet, tu ne perds jamais ton temps. » Charid sourit et l’étreignit. « Je ne laisserai plus jamais personne te traiter comme ça, tu m’entends.

— Je te crois », mentit-elle.

Combien de fois avait-il prononcé cette phrase ? Des dizaines, voire des centaines ? Au moins, cela avait le mérite de la réconforter.

*

Au cœur de la ruche, on trouvait peu de membres du clergé. Les seuls à y officier étaient des prêtres de Thoth, adeptes de la médecine. Depuis les grandes épidémies qui avaient ravagé le Ventre de la Vache, de Djedou à Fayat, une vingtaine d’années plus tôt, les sounous, ou guérisseurs, veillaient à la salubrité publique jusque dans les bas-fonds des villes. Leurs soins requéraient toutefois des offrandes hors de portée d’Alaia, qui ne possédait rien.

Jusqu’à aujourd’hui.

Pour la première fois, elle pénétra dans le modeste dispensaire. Elle sentait les herbes et les encens, son sol et ses murs étaient propres. Un autel accueillait les visiteurs, avec une statue du dieu à tête d’ibis, les mains tendues, paumes levées. Alaia ouvrit la bourse et sa bouche suivit le même mouvement : elle découvrait de la monnaie dont elle ignorait l’existence. Des pièces en bronze ornées d’un char conduit par un guerrier à la haute coiffe, d’autres en céramique, gravées de quartiers. Elle laissa tomber une roue de bronze devant la statue. Le tintement du métal fit venir un homme hâlé au crâne nu, vêtu de blanc. Il haussa un sourcil en observant sa patiente puis la mena dans une salle fraîche.

« Je vois, ça enfle, mais ce n’est pas très grave.

— Je vais garder une cicatrice ? » s’inquiéta Alaia.

L’homme posa ses doigts sur la pommette et toucha doucement la plaie. Alaia se tendit. C’était douloureux, mais plus par le souvenir de la journée que par la blessure elle-même. Le sounou fronça les sourcils et ferma les yeux. Il semblait concentré, mais quand il rouvrit les paupières, un soupçon de perplexité se lisait dans ses prunelles noires.

« Quoi ? s’inquiéta-t-elle. Un problème ?

— Pas vraiment. Juste une sensation étrange autour de ton djet… »

Alaia hocha la tête sans comprendre le moindre mot de son interlocuteur. Rien d’étonnant à cela, les prêtres aimaient s’entourer de mystère.

Le guérisseur passa un baume au doux parfum sur la pommette enflée et s’essuya les mains.

« Voilà, rien de tel que l’aloès et le miel pour éviter les infections et apaiser le feu d’une blessure. Comment t’es-tu fait cela ?

— Une mauvaise chute, répondit Alaia.

— Je vois. Tu peux partir mais prend garde où tu mets les pieds. Les dieux te regardent, décherchéni. »

Alaia dévisagea le sounou et reçut un simple salut bienveillant en retour. Perturbée, elle quitta le dispensaire pour retrouver ses camarades, non pas à la porte principale, mais près d’un affaissement de la muraille à l’est de la ville, qui leur permettait de se faufiler en toute discrétion en dehors de Djedou. Elle contempla sa robe neuve désormais tachée de son sang et de terre avec désolation. Thémis serait contrarié, pour sûr…

Idiote ! La robe sera le cadet de ses soucis. Prépare-toi à tâter de la Fleur-du-roi !

Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.1

Notre rendez-vous du vendredi commence cette semaine avec la publication ici-même de ma série littéraire de fantasy à la sauce Égypte antique. J’ai tellement tergiversé quant à savoir comment vous la proposer à la lecture, mais finalement, la voici ! Celles et ceux qui me suivent depuis longtemps reconnaîtront les premiers chapitres, publiés sur Wattpad ou sous forme d’extraits sur Cocyclics. À vous, je dis merci pour votre fidélité et espère que vous trouverez du plaisir à redécouvrir cette lecture ! Aux autres, j’espère que cette histoire hebdomadaire vous plaira !

Résumé de l’histoire :

Alaia, une voleuse élevée à la dure dans les rues de Djedou, voit son destin bouleversé par une mystérieuse relique. Désormais sous la protection d’Ishtar, la jeune fille se retrouve sans le savoir dépositaire des espoirs de la déesse, déterminée à restaurer sa grandeur perdue. Mais qu’attend réellement Ishtar de sa nouvelle émissaire ?

Bienvenue dans le premier chapitre de ma série de fantasy orientale, assaisonnée de dieux cruels, d’aventures urbaines, de violence et d’une touche d’érotisme. Bonne lecture et n’hésitez pas à commenter, poser vos questions si vous en avez et surtout amusez-vous bien !

 

L’homme à la hache

 

Djedou, deuxième année du règne d’Amosis

 

La nuit tombait sur Djedou. Les murs ocre des maisons viraient à un camaïeu de gris et d’ombres inquiétants. À tout instant, Alaia redoutait de voir surgir d’horribles créatures tapies dans les replis obscurs des tentures des échoppes.

Elle se frotta les paupières. Depuis combien de temps marchait-elle à la recherche de ses camarades ? Thémis lui avait pourtant ordonné de rester cachée, de se contenter de regarder, mais l’attente s’était révélée trop longue.

Elle s’ennuyait vite. Merit disait que c’était normal, qu’elle était « trop jeune pour le boulot », ce à quoi Them lui répondait de se taire ; lui seul en jugeait.

Alaia le détestait. Il était méchant, constamment de mauvaise humeur. Il la traînait chaque jour derrière lui comme un poids mort. Parfois, il lui pinçait le bras très fort ou lui tirait l’oreille en prétendant qu’elle n’écoutait pas.

« Tu me dois tout, espèce d’ingrate ! répétait-il. Si tu veux manger, t’as intérêt à apprendre fissa ! »

L’apprentissage selon Thémis revenait à dérober leur bourse aux badauds. Lui-même excellait à cet exercice, mais se montrait piètre professeur. Alaia aurait préféré rester avec Merit, plus gentille, malheureusement Them refusait. Et Them était le chef. Un chef qui criait tout le temps, surtout le soir, quand tout le monde se rassemblait dans le terrier. Les coups pleuvaient sur ceux qui se rebiffaient ou ne rapportaient pas assez à la bande.

Aujourd’hui, elle aurait dû lui obéir, se tenir tranquille derrière les jarres d’huile du vieux Kop et le regarder œuvrer, mais elle avait remarqué ce joli lézard se faufiler sur un mur chauffé par le soleil et n’avait pas pu résister à l’envie de l’attraper.

La vitesse du reptile l’avait surprise ; à peine parvenait-elle à l’effleurer qu’il reprenait sa course. Pour autant, ses yeux ne lâchaient pas leur proie. Sa vue était excellente, de jour comme de nuit, et Thémis l’encourageait à profiter de ce don. C’était comme un exercice après tout…

Finalement, le lézard disparut entre deux briques en terre crue, la laissant frustrée et surtout perdue. D’habitude, elle se contentait de suivre Them ; à présent, les rues lui paraissaient immenses, les allées innombrables et bruyantes. Comment le retrouverait-elle ? Il allait encore s’énerver. Son nez se mit à couler, des larmes embuèrent ses yeux. Elle glissa son pouce dans sa bouche et arpenta la Ruche en pleurnichant, à bonne distance des marchands qui, à cette heure avancée, commençaient à ranger leurs étals.

« Tu ne dois pas t’approcher d’eux, pas maintenant, avait expliqué Thémis, ces gens n’ont que des coups de bâton à t’offrir, voire pire. »

Parfois, Alaia écoutait ses conseils.

Maintenant, il faisait noir et elle sentait son cœur battre à tout rompre. Elle risquait de mourir dévorée par un monstre aux aguets et en plus, elle avait les pieds en feu et l’estomac dans les talons.

Une odeur de vase parvint à ses narines : les effluves du Neilos, comprit-elle. Elle se dirigeait vers le port, l’un des pires quartiers de la ville. Un rire gras résonna dans une allée toute proche ; d’instinct, elle rasa les murs.

Des flambeaux éclairaient la façade d’une maison devant laquelle se pressaient des silhouettes effrayantes. Sur le perron, des femmes dévêtues les accueillaient avec des sourires et des postures étranges. Les visiteurs se collaient à elles et les embrassaient très fort sur les lèvres. C’était dégoûtant, comme quand Nizul explorait la bouche de Merit avec sa langue.

Alaia bâilla et son estomac enchérit en gargouillant. Elle n’avait rien mangé de la journée. Peut-être qu’une de ces dames accepterait de l’aider ? Alaia s’approcha de la maison, avisant une jeune fille copieusement fardée. Comme elle était jolie !

Sitôt qu’elle l’aperçut, la beauté écarquilla les yeux et la poussa dans l’ombre d’une ruelle.

« File ! la houspilla-t-elle. Allez, fiche le camp d’ici ! »

Aussi méchante que Them… Vexée, Alaia tira la langue et s’enfuit sans demander son reste. Soudain, elle se figea : un bruit suspect s’échappait d’un tas d’immondices au fond de la rue. Elle sursauta quand, en un éclair, une ombre toute de poils et de griffes jaillit devant elle dans un éboulis de déchets. Le cœur d’Alaia fit des bonds dans sa poitrine à l’idée du monstre né des ténèbres pour la dévorer toute crue. Son cri mourut au fond de sa gorge à l’instant où la créature terrifiante poussa un feulement presque inaudible, se révélant n’être qu’un minuscule chat noir à la queue ébouriffée de surprise.

Sa peur oubliée, elle sourit, s’accroupit et appela d’une voix douce :

« Oh, tu es tellement mignon… Viens, j’te veux pas de mal, sois gentil. »

Elle offrit sa main ; l’animal la considéra avec distance avant de tendre le museau pour humer son odeur. Il frotta sa tête contre les doigts et se mit à ronronner. Comme la plupart des chats à Djedou, il ne craignait pas les humains. Merit racontait souvent des histoires formidables sur les enfants de Bastet, la dame de la chance.

« La protectrice des gens comme nous, disait-elle. Pour ne pas s’attirer la mauvaise fortune, les Kemites prennent soin des enfants de Bastet, bien plus que de leurs nécessiteux. »

Affamée, Alaia scruta le tas de déchets et entreprit de le fouiller, priant la déesse d’y trouver de la nourriture. Elle poussa un cri de joie en dénichant des pelures de légumes ainsi qu’un vieux morceau de pain rassis au milieu d’entrailles de poisson puantes. La chance lui souriait, en effet.

« Merci », dit-elle au chat en espérant que sa mère l’entende. L’animal, les pupilles fendues de plaisir, se frotta contre ses jambes couvertes d’écorchures.

Une fois son repas avalé, Alaia serra son compagnon dans ses bras, enfouit son nez dans la fourrure noire et respira son odeur. Musc et poisson mort. Elle s’en fichait. Un frisson lui parcourut l’échine.

« Viens, décida-t-elle, on va chercher un endroit où tu seras bien au chaud. »

À dire vrai, elle ignorait où trouver un tel refuge, aussi se borna-t-elle à gagner le port. Avec de la chance, elle pourrait chiper une couverture et dormir dans un entrepôt sans être ennuyée par les soulards sortis des infâmes maisons de bière des quais.

« Ne t’approche pas de ceux-là ! »

Les conseils de Thémis l’énervaient. Penser à lui attirait les larmes. En arrivant près des embarcadères, elle s’arrêta net et étreignit le chat un peu plus fort : un navire aux voiles d’un rouge rendu presque noir par la pénombre dominait tous les autres par sa taille et son allure. Alaia ignorait sa provenance, mais sa proue, un immense serpent de mer à la gueule béante, la fit frissonner de tout son corps.

À la lueur des torchères fixées sur le bastingage, Alaia repéra quatre silhouettes sur le ponton. Intimidée, elle se pelotonna contre un mur et ne bougea plus.

Dagues brandies, trois hommes au teint olivâtre du cru, vêtus de pagnes et de châles en lin encerclaient un gigantesque étranger, dont les longues tresses pâles se détachaient dans la nuit.

Son torse massif disparaissait sous une carapace de cuir où brillaient des éclats métalliques. Alaia n’avait jamais rien vu de tel. Dans son dos reposait un bouclier rond et à son côté, une hache dont le tranchant luisait sous les flambeaux. Il patientait, la main tapotant une besace à bandoulière bien garnie.

« On sait ce que tu transportes, le sauvage. Remets-nous ton butin et on te laissera partir. »

Du kemite local, avec l’accent du coin. De son côté, le géant sourit et répondit d’une voix caverneuse et traînante :

« Si vous tenez votre vie, vous partez. Je donne pas ça. Pas à vous.

— On est plus nombreux et t’as pas envie de te mettre la Confrérie à dos, insista le Kemite. Fais pas le malin. »

La Confrérie. Alaia frémit et se recroquevilla davantage. Thémis avait peur d’eux. Il prétendait ne craindre personne, mais sa voix tremblait quand il prononçait ce mot. L’étranger lui, ne se départait ni de son calme ni de son sourire.

« Il comprend même pas ce que tu racontes, s’énerva l’un des voleurs, servons-nous ! »

Sur ces mots, il se précipita en avant, la dague tendue vers la cuisse du colosse. Celui-ci se contenta de saisir le bras et de le retourner. Alaia entendit le craquement de l’épaule derrière le grognement de douleur. Le Kemite lâcha son arme. D’un ample mouvement, l’étranger leva haut la hache.

Alaia ferma les yeux. Le hurlement s’éteignit dans un bruit lugubre de métal contre de la chair. Dans ses bras, le chat restait immobile, indifférent. Elle le sentit ronronner contre elle, mais se garda d’ouvrir les paupières. À seulement quelques pas, la rixe se poursuivait sous un tombereau d’insultes et de cris.

La curiosité l’emporta. Elle risqua un regard pour voir le colosse empoigner les cheveux d’un de ses adversaires et lui fracasser la mâchoire contre son genou levé. Des dents volèrent autour des deux combattants et du sang éclaboussa l’étranger.

« Dum Kahël ! » exulta-t-il, hilare.

Terrorisée, Alaia vit le troisième larron tenter de frapper le géant par sa droite. Hélas pour lui, rien ne semblait échapper à ce monstre. Il n’eut qu’à pivoter et la dague glissa sur l’armure, ne réussissant qu’à s’accrocher à la lanière de la besace, la sectionnant net. Le contenu du sac tomba par terre et dans un bruit désagréable, un coffret de bois se brisa sous l’impact.

Alaia vit briller l’or et les gemmes quand une avalanche de bijoux se répandit sur le ponton.

« Ach, braend im Hilverde ! Dom ! »

Nul besoin de connaitre sa langue pour comprendre que l’homme était furieux. D’un coup rageur, il fendit le crâne du malheureux qui titubait devant lui, les mains crispées sur ses maxillaires. Puis il dégagea son arme ensanglantée et se tourna vers le dernier sicaire. Mû par la terreur, celui-ci s’enfuit avec sagesse.

Alaia éprouva un bref soulagement. Elle n’avait jamais assisté à un tel déferlement de violence et en venait à plaindre ces pauvres hères.

« Flyven, Skaering », entendit-elle.

Elle se mordit la lèvre pour ne pas crier. Dans un sifflement lugubre, la hache se ficha dans le dos du bandit. L’infortuné s’effondra en avant.

« Bastet, supplia-t-il, protège-moi, par pitié. »

Déjà l’étranger marchait dans sa direction. Il posa son pied sur son dos et retira son arme avec autant de désinvolture que s’il avait coupé une bûche. Un flot de sang accompagna son geste et les prières cessèrent.

Si Bastet avait assisté au massacre, elle avait jugé bon de s’en tenir à l’écart. Le chat ronronnait doucement contre Alaia. Elle contempla les joyaux épars et y vit l’occasion d’obtenir la clémence de Thémis. Si ça brille, ça vaut cher !

Ses pensées s’emballèrent : courir, prendre ce qu’elle pouvait et fuir pendant que le démon pâle était occupé ailleurs. Elle posa le chat et s’élança. Parmi les colliers, bracelets et anneaux, un superbe caillou écarlate, rond et poli, attira son attention. Magnifique et solitaire, d’une beauté incongrue sur la pierre sale du quai. Elle hésita, avant de reporter son intérêt sur un sautoir en or orné d’éclats bleu. Plus grand, plus cher. Alors qu’elle tendait la main vers lui, la gemme rouge s’illumina. Son halo flamboyant captiva Alaia. Elle brûlait d’envie de le toucher, son appel l’attirait comme la flamme d’une chandelle appâte le papillon.

« Viens, mon étincelle, viens à moi, je t’attends. »

L’ordre résonna dans son esprit, suave et étrangement familier. Alaia se sentit envahie d’images épouvantables : guerre, flammes, douleur…

Un feulement la tira de sa torpeur, suivi d’un coup de griffes sur les doigts. Surprise, Alaia recula la main avant de décoller du sol. Elle cria de terreur en croisant les yeux délavés du colosse qui la tenait par le col de sa tunique, dont les coutures déjà moribondes craquèrent sous l’étreinte.

« Oh, petite chose ! Pas touche ! »

Sous sa masse de cheveux blonds, le démon avait l’air humain, malgré le sang qui maculait ses joues. Le sang de ses ennemis. Il fronça les sourcils et agita la hache près du visage d’Alaia. Celle-ci répondit par la seule stratégie de défense qu’elle connaissait : elle fondit en larmes, ses pieds battant désespérément dans le vide.

Le désarroi envahit les traits bourrus de l’étranger. Suivi de la contrariété quand le chat entreprit de grimper le long de sa jambe.

« Ach, for porkker ! » grogna-t-il.

Il posa Alaia et décrocha l’animal de sa chausse avant de le projeter à quelques pas. Offusqué, le félin cracha et s’éloigna en arquant le dos. Impassible, l’homme rassembla son butin et referma sa besace, non sans avoir soigneusement examiné le joyau rouge, comme pour s’assurer qu’il n’était pas abîmé.

Alaia voulait partir, mais ses pieds ne lui obéissaient plus. L’inconnu se pencha vers elle.

« Toi. Arrête larmes. Retourne chez mama. Ja ?

— J’ai pas de maman, je sais pas où aller. Me frappe pas, s’il te plait ! »

Le guerrier maugréa dans sa langue en se grattant la tête. Alaia se ratatina : allait-il la tuer comme ces hommes ? Finalement, il soupira et décréta d’un ton las :

« Allez, viens. En ville. J’emmène toi chez prêtres de… » Il hésita. « Vache ! Tu dors avec eux et tu arrêtes larmes. Compris ?

— Oui, promis… » balbutia Alaia en ravalant ses pleurs.

Il ne projetait ni de la tuer ni de la battre ? Soulagée, elle essuya son nez dans sa tunique avant de glisser sa main dans la pogne du guerrier. Rugueuse comme du cuir, plus grande et forte que celle de Thémis, pourtant plus délicate autour de la sienne.

« Le chat ! s’exclama-t-elle soudain.

— Nein ! Le galeux reste ici ! »

Ce dernier, nonchalamment étendu sur le flanc, procédait à sa toilette avec indifférence. Attristée, Alaia n’insista pas.

*

L’étranger tint parole. Il la conduisit d’un bon pas jusqu’au quartier des temples, où le parfum des fleurs remplaçait l’odeur de la vase. Il donna une offrande d’un shât en échange d’une nuit sous la protection de la douce Hathor, mère des cultures. Une somme impressionnante qui aurait réjoui Thémis. Jamais ce dernier n’aurait payé ne serait-ce qu’un deben pour elle.

Un novice en robe noire lui servit un bol de bouillon et désigna un coin dans l’entrée, près d’un brasero, en guise de chambre. Du bout des doigts, sans chercher à dissimuler son dégoût, il lui tendit une couverture avant de l’abandonner à son sort.

Alaia dormit d’un sommeil agité où se mêlaient combats, hurlements et brutes sanguinaires. Des créatures ailées, toutes de griffes et de crocs, parcouraient le ciel en crachant des éclairs sur d’immenses murailles d’obsidienne, tandis qu’au sol, des armées s’affrontaient dans un vacarme assourdissant.

« N’aie pas peur, petite étincelle, n’aie pas peur… »

Une voix féminine, plus douce et caressante que le souffle du vent de Peret murmurait à son oreille.

« Tu étais si proche, pourquoi hésiter ? Ce n’est pas grave, juste un obstacle dans la course du temps. Je veillerai à mieux te guider désormais. »

Un parfum délicatement musqué emplit l’air quelques instants et Alaia s’éveilla. Le soleil baignait déjà l’entrée du temple. Le novice lui intima l’ordre de partir. Personne ne désirait s’encombrer d’une gamine puante. Elle se retrouva de nouveau seule, à se demander où était passé son sauveur. Lui non plus ne voulait pas d’elle ; il avait filé une fois sa bonne action accomplie.

Elle marchait depuis peu, le moral en berne, quand quelqu’un lui saisit le bras. Une gifle magistrale lui échauffa la joue. Elle reconnut le visage longiligne et les cheveux crasseux du gamin qui la dominait d’une tête. Ses narines palpitaient comme chaque fois qu’il était en rogne.

« T’étais où, espèce de poison ? Tu crois que j’ai que ça à foutre de te chercher partout ?

— C’est pas ma faute, me suis perdue ! pleurnicha-t-elle. J’ai passé la nuit toute seule et j’ai failli mourir, mais un géant m’a sauvée ! »

Son minois baigné de larmes avait ému ledit géant. Pas Thémis. Insensible à ses protestations, il croisa ses bras maigres et leva les yeux au ciel.

« C’est ça, ouais, fais la maligne ! Ce soir, quand j’en aurai fini avec toi, tu regretteras que ton foutu géant t’ait pas bouffé ! »

Sur ces mots, il s’empara d’elle et la traîna à travers la ville. Cette fois, elle resta sagement à ses côtés, tout en cherchant du regard la haute silhouette de son sauveur. En vain. Le soir, pendant que Them honorait sa promesse à l’aide d’une tige de fleur-du-roi, elle comprit qu’il ne servait à rien de compter sur lui. Il se fichait de son sort, comme tout le monde.

« N’aie pas peur, petite étincelle, nous veillons sur toi. »

La voix féminine de son rêve ! Alaia en oublia les coups et la brûlure de la branche sur ses cuisses et son dos. Tous ses sens se focalisaient sur la lumière rouge du joyau solitaire à portée de ses doigts.

« Écoute l’appel, ne cesse jamais de lui prêter attention »

Et Alaia tendit l’oreille. Cette nuit et toutes les suivantes, la litanie l’accompagnerait dans ses rêves.

« Viens, mon étincelle, viens à nous, nous t’attendons. »

À suivre…

Droit vers l’épisode 2: Décherchéni

Petite remarque de l’autrice: j’ai pris le parti de ne mettre aucune note ni aucun lexique pour voir si le texte se comprend sans explication. En avez-vous besoin pour comprendre certains éléments de vocabulaire du Kemet ?

 

Le Cycle du Dieu Noir sur Wattpad !

Bonjour à tous,

Comme promis, nous sommes vendredi et le vendredi, c’est le jour de la fantasy ! Pour fêter l’ouverture du blog, j’avais envie de partager avec vous la nouvelle mouture du Cycle du Dieu Noir, et j’ai choisi un nouveau support pour ce faire: Wattpad.

Qu’est-ce que Wattpad?

C’est un réseau social dédié aux auteurs et aux lecteurs, sur lequel vous pouvez publier des textes ou simplement venir lire, commenter, partager des récits qui vous plaisent. Pour avoir déjà testé un outil équivalent il y a 2 ou 3 ans, j’avais apprécié de pouvoir échanger avec d’autres auteurs, d’obtenir des retours de la part des lecteurs. L’expérience m’avait beaucoup plu et je ne savais pas trop où retenter l’aventure. C’est en suivant le blog de Dorian Lake que j’ai découvert Wattpad, merci à lui !

Et les gens qui ne sont pas sur Wattpad alors?

La question est légitime et je ne souhaite contraindre personne à s’inscrire sur Wattpad s’il ne le souhaite pas. Je ne veux pas forcément multiplier les supports de publication, mais je cherche un moyen de partager mes textes sur ce blog avec les personnes qui ont eu la gentillesse de s’y abonner. Sauf que pour l’heure, je ne sais pas encore comment m’y prendre! Si quelqu’un a un conseil ou s’y connait en utilisation de WordPress, je suis preneuse! 🙂

En attendant, vous pouvez déjà lire le premier chapitre de l’histoire par ici !

Le Cycle du Dieu Noir

Je vous souhaite une bonne lecture !

À très vite !