Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.8

Où Aenar se voit apprendre les bonnes manières…

La solitude du guerrier

 

Plaines du Koush

 

« Je comprends rien à ce que tu dis, femme ! » 

Aenar avait parlé dans sa langue, un idiome rocailleux venu du Nord, aussi étranger à la sauvage que le koushite pour le colosse. Elle leva les yeux au ciel. L’exaspération la rendait séduisante. Allongé sur le dos, au milieu d’un tas de fourrures, le guerrier la dévisagea : ses traits un peu lourds ne manquaient pas de piquant, son regard sombre sous ses sourcils froncés dénotait une force de caractère peu commune, impression accrue par ses cheveux ras sur son crâne parfait. Ses lèvres épaisses rosissaient sur les bords, Aenar trouvait cela attirant.

Depuis le temps qu’il voyageait en Kemet, il s’était accoutumé à l’absence de pudeur des femmes du sud. En Koush, le concept même de décence semblait inexistant. Pendant qu’elle nettoyait les blessures de son « sauveur », ses petits seins noirs s’agitaient au rythme de ses mouvements. Sans réfléchir, Aenar en captura un. La gifle qu’il reçut en retour faillit l’assommer.

La colère de la femme doucha ses ardeurs. Visiblement, elle ne t’invitait pas… Elle lui cria dessus quelques instants, avant de croiser les bras sur sa poitrine.

« C’est bon, je ne te toucherai plus. T’es pas mon genre de toute façon ! » 

Son ouvrage terminé, elle se leva et sortit. Aenar examina les saletés qu’elle avait posées sur ses plaies. Malgré l’aspect repoussant de la pâte verdâtre, il sentait moins la douleur. Cela lui rappela les mixtures employées par les guérisseurs dans son pays et il éprouva de la nostalgie. Sa famille lui manquait. Jusqu’ici, il faisait son possible pour l’effacer de sa mémoire, mais l’ennui et son repos forcé le plongeaient dans des abîmes d’introspection. Quel temps faisait-il en Sörter ? À quoi pouvaient ressembler les siens, s’ils vivaient encore ? Pensaient-ils à lui ou honnissaient-ils son nom ? Il se massa le cuir chevelu et chassa ses souvenirs. Se morfondre ne servait à rien.

La journée passa sans qu’il vît la femme. Pourtant il entendit du bruit autour de la maison. Il finit par comprendre qu’elle s’occupait des cadavres. L’imaginer seule en train de traîner tous ces corps le troubla. Il décida de se lever, et de la rejoindre.

Elle avait allumé un feu à l’aide de tout ce qu’elle avait pu rassembler et installé chacun de ses proches autour du brasier. Son époux et son fils, propres et parés de peaux de bêtes gisaient à une place d’honneur près des braises. Elle tourna la tête dans sa direction et il l’entendit murmurer tristement :

« Tero Buru… »

La femme récupéra des cendres et s’en couvrit la peau en chantant à voix basse. Elle ne cessa que lorsque tout son corps eût pris une teinte grisâtre.

« Tu ne pourras pas les brûler avec ce petit feu, » dit Aenar.

Il se souvint avec nostalgie des gigantesques bûchers qui emportaient les guerriers tombés au combat. Il se revit allumant le brasier pour conduire son père dans l’autre monde. La colère le saisit. Ne ravive pas les vieilles braises !

Le soir arriva sans que la femme ait fait autre chose que chanter et rajouter des cendres chaudes sur son corps. Aenar préféra retourner se coucher. Plus tard, elle entra et le réveilla en secouant son épaule.

« Tero Buru…

— Quoi ? marmonna le guerrier à moitié endormi. C’est quoi, Tero boro ? Ouais c’est joli comme nom…

— Tero Buru ! »

Elle le tira par le bras pour le relever. Il obtempéra de mauvaise grâce, râlant et jurant. Tous deux sortirent de la maison. Elle avait ranimé le feu, et Aenar entendit du bruit. Des sabots et des cris… Merde, ils reviennent ! 

La femme ne paniquait pas. Bientôt de la poussière s’éleva et cinq Koushites montés sur des taureaux entrèrent dans le village. Les hommes avaient revêtu des coiffes de plumes rouges et couverts leurs hanches de ceintures ornementales d’or serti d’émeraudes. Les armes levées, ils hululaient pour guider leurs bêtes cornues autour des cadavres. Aenar se rapprocha de la femme, mais celle-ci le repoussa et se mit à danser près des flammes. Ses gestes saccadés manquaient de grâce, songea-t-il, mais ce n’était sans doute pas l’esprit de la cérémonie.

Les hommes ignorèrent Aenar, à son grand soulagement. Ils menèrent deux taureaux vers la case de la sauvage et les firent entrer. Drôle d’idée, à quoi cela peut-il bien rimer ? 

Pendant le reste de la nuit, les guerriers creusèrent des tombes. Ils enterrèrent chaque défunt dans leur maison respective, déplaçant les bovins afin qu’ils visitent chaque demeure. De toute évidence, les bestiaux représentaient une forme de protection pour les morts, comprit Aenar. Laisser pourrir leurs corps sous le foyer lui semblait des plus incongrus. Mais pas autant que les rites kemites qui nécessitaient de vider les cadavres comme on nettoie les poissons pour les conserver. Fatigué, il observa la Koushite danser sans répit. Elle avait perdu sa famille, ses voisins, ses amis, pour l’amusement et le bon plaisir de sadiques et Aenar s’en voulut pour cela. Pourquoi m’avoir sauvé, femme ? Pour que je me sente encore plus mal ? 

L’un des guerriers s’approcha de lui. Aenar le considéra d’un œil méfiant. En signe d’apaisement, le Koushite posa sa main contre son torse nu.

« Tes… amis, balbutia-t-il dans un Kemite hésitant, impurs. Pas rester ici. » 

Il désigna les cadavres en armure. Personne ne les avait touchés.

« Enlève eux, ordonna-t-il.

— Je m’occuperai d’eux, » répondit platement Aenar.

Que dire d’autre ? Merci de m’avoir épargné ? Plutôt rôtir dans les enfers de Set ! 

« Kori aider toi. Stupide femme ! Tu es avec eux, tu mérites mort.

— Je comprends, Peau-Noire. On règle ça quand tu veux. » 

Il fit craquer les articulations de ses mains. Le Koushite secoua la tête.

« Pas de combat. Kori femme de chef, j’obéis.

— Pas étonnant que les choses tournent mal chez vous autres, bougonna Aenar. Un pays où l’on écoute les femmes…

— Quand tu es guéri, tu pars, sinon je te tue, répondit l’homme, qui appuya ses dires en passant un doigt le long de sa gorge.

— T’inquiète pas, j’ai pas l’intention de rester ici. »

J’ai vu tout ce que j’avais à voir dans ce trou. Cette fois, je ne laisserai rien me retenir. 

Aenar se rassit contre un mur de bouse, les jambes repliées contre lui. Il aurait vendu son âme pour une outre d’alcool fort.