Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.7

Oups, il semble que vendredi dernier, la migraine m’ait fait oublier de publier l’épisode hebdomadaire. J’en suis désolée, je me rattrape ce soir avec la suite de notre histoire.

Les eaux noires du Neilos

 

Thémis… Garus… Kloros…

Son corps n’était qu’une plaie, ses muscles le faisaient atrocement souffrir. Il sentait ses forces s’épuiser à vue d’œil. Les chants des oiseaux de nuit, insectes et tout ce que le fleuve abritait comme vie grouillante sifflaient dans ses oreilles endolories. Le courant aurait bientôt raison de lui ; Neilos donnait la vie et la reprenait à l’envi. Il but la tasse, sentit l’eau investir ses poumons et crut ses derniers instants arrivés.

Thémis… Garus… Kloros…

Le froid lui intimait de se laisser aller, de se reposer après avoir été battu, humilié, anéanti…

Pourtant, il refusait de mourir.

Son esprit restait obstinément fixé sur les événements de la soirée. Après l’avoir torturé, les Griffes l’avaient jeté dans les flots glacés et étaient partis en chantant. Ils l’avaient jeté comme un sac de déchets sans importance. Un vulgaire sac de merde, voilà ce qu’il était à leurs yeux.

Thémis… Garus… Kloros… Tant qu’il serait capable de répéter ces noms, ces salauds ne remporteraient pas la partie.

Une vague l’engloutit. Il coula dans le noir, en proie à une indicible terreur. Le froid était à la fois douloureux et caressant, la promesse d’un sommeil lourd et bienvenu. Une horrible pensée l’assaillit : il allait mourir noyé et Sobek, dieu crocodile à l’appétit de chair insatiable se nourrirait de ses restes. Ses pieds s’enfoncèrent dans le limon visqueux lorsqu’il toucha le fond, et comme mu par une force inconnue, il battit des jambes.

Après une interminable stase, l’air froid caressa son visage et par réflexe, il en aspira une grande goulée. Ses membres s’agitaient désespérément, ne sachant pas comment s’y prendre pour tenir à la surface. S’il ne trouvait pas une solution rapidement, il allait mourir. Saisi d’une rage de vivre, il pria le Dieu du fleuve de lui laisser une chance de se venger. Je ne crèverai pas ici, pas maintenant. Pas avant d’avoir fait payer ces monstres ! Il voulait sentir leur sang et leur peur lorsqu’il les retrouverait. Rien ne m’en empêchera ! se jura-t-il.

Ses mains battaient l’air avec frénésie alors que l’eau rentrait dans sa gorge. Et soudain elles touchèrent les roseaux. Il s’agrippa de toutes ses forces et parvint à se tirer le long des plantes jusque sur le bord.

Épuisé, allongé dans la boue noire des berges, il cracha ce qu’il avait bu. Il devait se lever, s’éloigner du fleuve au plus vite. Il dut se rendre à l’évidence : c’était impossible, son corps blessé et engourdi refusait de lui obéir.

Il entendit un bruit dans les branches et distingua une paire d’yeux brillants dans la nuit. Puis une autre. Des grognements, puis des jappements… Deux chiens sauvages s’approchèrent, attirés par l’odeur du sang. Ils tournèrent autour de lui, semblant se réjouir de leur prochain festin. L’un d’eux le mordit au mollet, doucement d’abord, puis plus fort. Le second s’attaqua au bras. Charid cria, essayant de se dégager. Il n’avait pas survécu à la noyade pour finir dévoré vivant ! Les bêtes commencèrent à se disputer leur repas, chacun tirant à qui mieux mieux. La douleur le rendait fou.

Soudain, dans une impressionnante gerbe d’eau, une silhouette tout de cuir et de crocs jaillit du fleuve et emprisonna un chien dans sa gueule. Charid entendit craquer les os sous les mâchoires impitoyables. Le second molosse s’enfuit sans demander son reste, abandonnant sa proie à un énorme crocodile qui devait attendre son heure, tapi près du bord. À demi immergé, il dépassait en taille la plupart de ceux que Charid avait pu voir. D’instinct, le jeune homme murmura une prière. De nuit, par cette température, les enfants de Sobek ne chassaient pas. Celui-ci se distinguait aussi par sa stature et l’éclat au fond de ses yeux minuscules. La créature entraîna son repas dans l’eau et la déchiqueta en tournoyant sur elle-même. Très vite, l’agitation cessa et seul le haut du crâne du reptile resta visible à la surface. Charid et la bête s’étudièrent un long moment avant que le crocodile disparaisse sous les flots, ne laissant plus qu’une onde discrète comme preuve de son passage. Le visage à moitié enfoui dans la boue, Charid lutta pour garder conscience. Il ne pouvait plus bouger, mais il vivait. Merci, Sobek ! 

*

Une douce chaleur effleura son corps engourdi. Après une attente interminable dans le limon froid, les rayons solaires caressèrent sa peau. Le jour commençait à poindre. 

« Tu as vu ? Il a bougé ! Tu crois que c’est un esprit de Neilos ? Il est tout noir. Il va nous dévorer !

— Dis pas de bêtises, préviens papa ! »

Des voix d’enfants, autour de lui. Son esprit embrumé se revit dans le repaire, avec elle dans ses bras. Puis le souvenir des coups, l’humiliation, la rage impuissante qui montait en lui… Il gémit. 

« … Gar… 

— T’es blessé, ne bouge pas, on va s’occuper de toi. »

Une ombre de haute taille se porta au-dessus de lui. 

« Allez Netep, aide-moi, on va le transporter à la ferme. »

Cette fois, Charid s’enfonça dans l’obscurité.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était allongé sur une paillasse, posée à même la terre battue. En se redressant, il constata qu’il était dans une petite maison, au toit fait de branches et de chaume qui laissait filtrer la lumière. Malgré son aspect misérable, Charid s’y sentit à l’abri. On l’avait couvert d’un morceau de laine élimé en guise de drap et il portait des lambeaux d’étoffe sur ses plaies. Il empestait, on avait appliqué des cataplasmes malodorants sur ses blessures.

Accroupie près d’un feu au centre de la pièce, une femme à la peau ridée et aux cheveux blancs préparait un repas. Elle était maigre et brunie par le soleil, mais elle se tenait droite devant son ouvrage. Elle tourna la tête vers lui en souriant : le peu de dents qui lui restaient semblait en bon état.

« Alors mon petit, on se réveille enfin ? »

Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. La vieille secoua la tête :

« Non, ne parle pas ! Tu as pris un mauvais coup, ça va te faire mal. »

Incrédule, Charid écarquilla les yeux. Lorsqu’il gémit, la douleur vrilla sa gorge. 

« Ah les jeunes ! Je te dis de ne pas forcer et toi tu insistes ! On a voulu t’étrangler, petit. Ta voix est abîmée, mais ça va aller, crois-moi. Atep a bien fait de me quérir, tu as failli passer sur l’Autre Rive. Heureusement, la terre bénie par Neilos a protégé tes plaies. Tu es resté inconscient deux jours, à lutter contre des ennemis imaginaires. »

Elle s’empara d’un bol et s’accroupit à côté de lui. Ses mains tièdes soulevèrent la tête de Charid avec douceur et telle une mère attentionnée, elle le porta à ses lèvres. Le breuvage inonda la gorge du garçon d’un tapis amer et visqueux. Il grimaça, mais avala le tout. 

« C’est bien, petit. Je sais que ce n’est pas bon, mais ces plantes te soulageront. Tu vas dormir encore un peu, d’un sommeil sans cauchemar et tu te sentiras mieux. »

La voix de la vieille s’estompa dans l’esprit embrumé de Charid. Un rideau tomba devant ses yeux. 

*

« Eh bien, mon garçon, tu nous as fait une belle frayeur. Tu te sens bien ? »

La question posée sur un ton bourru acheva de le réveiller. La vision plus nette, Charid se redressa sur son séant, étonné de pouvoir bouger sans trop de difficulté. En face de lui se tenait un homme de petite taille, aux épaules pourtant bien charpentées. Accusant un certain âge, il était imberbe et des plis de peau commençaient à pendre sous son menton. Une vague odeur de vase émanait de lui. Un gamin maigrichon entra dans la maison, et son visage s’éclaira quand il vit Charid. 

« Tu es le plus gros poisson qu’on ait jamais pêché, toi ! Et le plus paresseux aussi ! J’aimerais pouvoir dormir autant que toi !

— Laisse-le donc, Netep ! Tu vois bien qu’il a eu son lot de problèmes. Je suis content que la rebouteuse ait pu te rafistoler.

— La rebouteuse ? croassa Charid.

— Oui, la vieille qui t’a soigné. Elle m’a demandé deux belles perches pour ça, d’ailleurs. J’espère que les dieux prendront mon geste en considération quand ils soupèseront mon ba, ajouta-t-il en souriant.

— Tu m’as sauvé ?

— Oui, on peut dire ça, petit. Tu as vraiment eu beaucoup de chance. Tu étais presque mort quand on t’a trouvé. Netep, va retrouver ta sœur avant qu’elle ne fasse des bêtises ! »

Contrarié d’être chassé, le garçon souffla, mais sortit. L’homme scruta Charid. 

« Dis-moi gamin, tu ne serais pas un esclave en fuite des fois ?

— Moi ? Non. Je suis libre. »

Vivant et libre ! 

« Bien, je préfère ça. Écoute, je ne vais pas te demander ce qui t’est arrivé, si tu veux me le dire, tu le feras, je suppose. Mais je ne veux pas avoir de problèmes avec la Medjaï. Le Capitaine Taleb est sur les dents à cause des esclaves qui se regroupent pour piller les caravanes. Il interroge les fermiers et les pêcheurs pour savoir si on a rien remarqué ou si on sait où on peut trouver des planques. Moi je veux juste être tranquille et travailler. Alors, si tu penses que tu vas me créer des problèmes, je préférerais que tu partes dès que tu iras mieux. »

Charid hocha la tête. 

« Comment tu t’appelles ? demanda-t-il.

— Atep. Je suis pêcheur, je vis ici avec mes enfants.

— Merci Atep. Peu de gens m’auraient aidé. Je ne voudrais pas que t’aies des ennuis. Je ficherai le camp dès que possible.

— Remets-toi d’abord, petit. Peu importe qui tu es ou la récompense promise par Taleb : je ne dénonce pas, ce n’est pas ma nature.

— T’es vraiment pas ordinaire, Atep… » murmura Charid en se laissant retomber sur sa paillasse.

Trop de mots en trop peu de temps pour sa gorge blessée. Son corps lui rappelait de se ménager. Le pêcheur fronça les sourcils et le considéra avec commisération.

« Je t’ai épuisé avec mes bêtises. Désolé de t’avoir inquiété. C’est juste qu’avec tout ce qui se passe dans la région, je dois faire attention à ma famille. Si la Medjaï leur met trop la pression, va savoir jusqu’où peuvent aller des esclaves avides de vengeance, tu comprends ? »

Charid serra les dents, accueillant la colère comme une amie. Oh oui, je comprends très bien, songea-t-il, et moi aussi j’obtiendrai ma vengeance…

Vers l’épisode 8 – La solitude du guerrier


5 thoughts on “Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.7”

  1. Ah on retrouve maintenant Atep 🙂 « T’es vraiment pas ordinaire » : comme il a raison Charid… Et c’est tout ce qui fait le charme de ce personnage. Sa droiture malgré sa modeste condition. Il est bien plus noble que le plus riche noble de son monde^^

    1. Je suis ravie que tu aimes Atep. je voulais vraiment installer le contraste entre la dureté de la vie en ville et la simplicité des gens en dehors des murs. Ce monde n’est heureusement pas rempli que de salauds, il y a une vaste majorité de gens très bien, mais Charid n’en avait pas forcément conscience jusque là. il ne sait d’ailleurs pas comment gérer ça. Pour lui, personne ne peut être aussi sympa sans être intéressé ^^

  2. Dis donc, c’est moi ou tu as changé des choses dans ce passage ? Il me semblait que la présence des Dieux était plus forte dans la première version, alors que là ce sont plus les humains qui changent le destin (Charid, Atep), j’aime beaucoup !!!
    Bisous !

    1. En fait, non, je n’ai pas changé ce chapitre. l’influence des dieux est encore subtile, mais je pense que tu as en tête un extrait plus lointain qui viendra d’ici quelques semaines <3
      Gros bisous et bon courage pour la reprise !

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