Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | épisode 5

Et nous voici de retour pour un nouvel épisode de notre série fantasy. Cette semaine, nous revenons à nos petits voleurs, dans un arc assez sombre, pour public averti. Comme toujours, sentez-vous libres d’intervenir, de poser vos questions ou de me laisser un petit mot si vous le voulez. 

Les griffes du Chat

 

Depuis que Thémis leur avait expliqué son plan, Charid se tenait tranquille. L’idée de prendre part à une opération d’envergure semblait le stimuler et lui faire oublier ses griefs. Si le chef avait constaté son changement d’attitude, il ne s’en plaignait pas, au contraire. Les préparatifs de son projet occupaient ses pensées.

Les Musaraignes retournèrent dans la Ruche, où ils notèrent la présence exceptionnelle de la Medjaï : leur coup d’éclat dans les Coffres n’était pas passée inaperçue. Prudents, ils se cachèrent chez la vieille Kalia pour réfléchir.

« On ne devrait pas le faire, dit Alaia. On a déjà attiré l’attention sur nous. Il faut en parler à Thémis.

— Comment tu veux qu’ils sachent ce qu’on prépare ? la rassura Senon. La Medjaï est un peu constipée parce qu’on a souillé leur jolie place de notre présence, c’est tout.

— Senon a raison. En plus, pense à une chose, Alaia : si on réussit notre coup, on pourrait prendre le large avec une part intéressante. On pourrait filer tous les trois et changer de vie. Ça me tente bien, pas toi ?

— Tu sais que ça m’intéresse, soupira-t-elle.

— Alors, de quoi t’as peur ?

— Si Thémis se doute qu’on veut le doubler, il nous tuera. »

Charid s’appuya sur la rambarde de la terrasse et observa les rues en contrebas. Les muscles de ses bras étaient tendus et ses doigts tapaient la pierre avec agacement.

« Tu as une trop haute opinion de lui, dit-il en lui tournant le dos, et pas assez confiance en moi. »

Ces mots jetés d’une voix froide ne lui ressemblaient pas. Alaia se leva et rejoignit son ami. Il refusa obstinément de la regarder.

« C’est ce que tu crois ? Que je ne te fais pas confiance ?

— C’est l’impression que ça donne. Thémis contrôle ta vie et t’as l’air de trouver ça normal.

— Non, protesta Alaia, c’est pas normal, mais comment me défaire de son autorité juste sur de belles paroles ? Thémis a beau crouler sous les défauts, il représente mon premier souvenir. Il m’a trouvée, m’a nourrie, m’a appris des choses. Je le déteste, c’est vrai, mais j’ai du mal à concevoir la vie autrement que sous ses ordres. » Elle jeta un coup d’œil vers Senon. « Pas toi ? 

— J’avoue, je ressens la même chose.

— Et moi, je crois qu’on peut se démerder sans lui, répliqua Charid, une lueur de colère dans ses yeux bruns. C’est notre chance, on n’en aura pas d’autre. »

Senon tendit la main au jeune homme, qui la saisit.

« Moi, j’en suis. Je veux me tirer d’ici avec toi. Avec vous », précisa-t-il en dévisageant Alaia.

Son regard brillait d’excitation et d’enthousiasme, celui de Charid semblait en attente, empreint de dureté. Il n’avait pas apprécié ce qu’elle avait dit au sujet de Them. Elle soupira et esquissa un sourire.

« D’accord. Peu importe Thémis, peu importent les autres. Je pars avec vous. »

Oubliée la colère ! Charid l’étreignit avec fougue et la souleva du sol en riant. En un instant, il redevint l’ami de toujours, le frère protecteur et aimant, puis il souda ses lèvres aux siennes et soudain, tout bascula. Alaia resta figée sous le baiser, à la fois désemparée et incapable d’y mettre un terme.

« Un peu d’eau froide, ça vous ferait pas de mal ! » geignit Senon, outré.

Alaia en profita pour se dégager doucement de l’étreinte du jeune homme. Celui-ci se racla la gorge, comme s’il venait de réaliser son geste.

« On devrait rentrer, non ? Si on veut que ça marche, on devrait se faire tout petits », suggéra-t-il.

Personne n’y trouva à redire.

*

Les yeux mi-clos, lovée dans les bras de Charid, Alaia veillait, frissonnant dans leur vieille couverture rongée aux mites. Sa main droite serrait obstinément le manche d’un petit couteau, dérobé sur un étal. Sa présence la rassurait, bien que l’ambiance au sein du terrier se soit nettement améliorée ces derniers jours.

Thémis avait tout préparé : il avait envoyé un espion repérer les lieux et même soudoyé des serviteurs pour glaner des renseignements. Il avait présenté le plan de la villa aux Musaraignes et leur avait assigné une mission à chacun. C’était dangereux, mais ça en valait la peine. Il visait haut parce que, disait-il, c’était le seul moyen d’obtenir ce qu’il voulait.

Et il voulait aller loin. Alaia l’entendait souvent en discuter avec Nizul. À son ami, il racontait ses espérances, ses craintes et ses rêves. Dans ces moments, Thémis ressemblait à un jeune homme normal, pas à un monstre d’égoïsme et de perversité. Mais elle le connaissait suffisamment pour se méfier des réactions orageuses dissimulées sous son apparente bonne humeur. Elle se modéra : Charid et Senon avaient raison, il ne pouvait pas savoir.

Charid respirait calmement, un bras protecteur posé sur Alaia, le visage caché sous ses boucles brunes. Il montrait une étonnante faculté à dormir profondément, ce dont elle était incapable. Dans l’obscurité, ses yeux scrutaient les petites silhouettes des enfants couchés par terre et les insectes qui se faufilaient le long des murs. Elle ferma les paupières un instant.

La reine se tient agenouillée, en position soumise, et elle déteste cela. Sa chevelure de flammes tombe en corolle autour d’elle, offerte aux regards envieux de la cour. Devant elle, elle distingue la haute silhouette de son ennemi, assis sur le trône d’obsidienne. Sous son heaume de métal noir, ses yeux verts brillent de convoitise en la détaillant de la tête aux pieds. Dans sa main gantée, il tient l’épée, celle par laquelle il a commis son forfait.

« Ton roi est mort, Astarté. Je pourrais me montrer cruel et te faire partager le même sort. Mais je lis dans ton regard toute ta soif de vivre et d’illuminer le ciel de ta beauté. Je te laisse l’opportunité de le faire, à mes côtés. »

À ses côtés… Set veut dire à ses pieds, comme une servante docile. Comme toutes les déesses qu’il a possédées. La reine plonge ses iris d’or dans ceux du Chacal. Elle le hait de toutes ses forces et il le voit. Il se moque d’elle et de sa colère. Tôt ou tard, il le regrettera. Il rêve de pouvoir, de grandeur et de suprématie. Elle veillera à briser ses espoirs, en restant en vie.

Le réveil sera cruel pour toi. Le réveil sera cruel…

Le bruit des pas dans la pièce fit sursauter Alaia. Elle s’était assoupie ! Elle distingua – trop tard – deux grandes formes au-dessus d’elle. On la souleva sans ménagement pour la jeter au sol. Elle se releva d’un bond, son couteau à la main, lorsque quelqu’un lui saisit le bras et le tordit. Thémis se tenait derrière elle, un sourire mauvais sur le visage. 

« Pas bouger ! » ordonna-t-il. 

Les deux hommes qui s’emparèrent de Charid étaient des adultes, musclés, dont l’un était vêtu d’un simple pagne de cuir, l’autre d’une tunique courte et d’un épais ceinturon. Le premier, de haute taille, arborait une joue calcinée jusqu’à la gorge. Les enfants s’éveillèrent en criant, pendant que Charid se débattait comme un possédé. Le grand le plaqua au mur, lui cognant la tête, avant de lui décocher un coup de poing en plein visage. L’impact lui ouvrit la pommette et le nez dans une giclée de sang. L’homme était suffisamment fort pour soulever le garçon du sol. Alaia observa avec terreur les pieds de son ami s’agiter dans le vide.

« Allez tout le monde ! s’exclama Thémis, on se réveille !

— Thémis, qu’est-ce que tu fais ? cria Alaia.

— Silence ! La Confrérie n’aime pas l’insubordination, c’est pas faute de l’avoir répété. Saluez les Griffes du Chat. »

Alaia n’en croyait pas ses oreilles. Les Griffes, les troupes personnelles du maître de la Confrérie ? Impensable !

Chair-brûlée serrait la gorge de Charid contre le mur, l’empêchant de parler.

« Vas-y, Kloros, calme-le… Je le tiens ! »

L’homme à la tunique hocha la tête, grimaçant un sourire cruel. Sans se soucier des grognements de douleur de sa victime, il martela son ventre de coups de poing. Lorsque son genou heurta Charid à l’entrejambe, Alaia vit les yeux de son ami se révulser. Elle se débattit et cria : 

« Ne lui fais pas de mal, espèce de lâche !

— Ferme-la, » répondit Thémis en la giflant.

Il colla ses lèvres sur son oreille et la lécha avant de susurrer : 

« Attend de voir de quelle manière je m’occupe de lui. Crois-moi, je vais faire ça moi-même ! »

Charid tomba à genoux au sol. De la bave rosâtre coulait de sa bouche enflée et son teint avait viré au gris. Il suffoquait. Thémis, serré contre Alaia, se repaissait de la souffrance du garçon. Tétanisée, elle sentit le sexe du chef durcir devant le spectacle. 

« Reste à quatre pattes, gamin, dit le grand type aux cicatrices. Il paraît que tu es incapable de respecter ton patron, hein ? Il est temps que tu apprennes. Crois-moi, ça va pas te plaire !

— Je te tuerai, chien ! cracha Charid entre deux quintes de toux.

— Cause toujours, rétorqua l’homme. Dépêche Thémis, on n’a pas que ça à foutre, montre à tout le monde à quel point t’es viril ! »

Il s’adressait à Thémis avec un mépris évident. Impitoyable, il se saisit des bras de Charid pour l’empêcher de se redresser.

Alaia perçut l’abjecte terreur de son ami tandis que Thémis la confiait à Nizul. Détachant sa ceinture, il roua de coups le dos du malheureux, ponctuant chaque claquement de cuir par des insultes. Puis, il passa ses mains sur les fesses du garçon.

« Tu disais quelque chose à propos de ce que je possédais sous le pagne. Je vais te montrer…

Alaia pouvait presque le voir saliver. Charid replia sa jambe, puis la détendit en visant l’aine de Thémis. Celui-ci s’écarta de justesse.

« Refais ça et je te castre ! » prévint-il.

Alaia chercha du soutien parmi ses camarades, en pure perte. Personne n’oserait s’opposer à ce qui allait arriver.

« Bouge pas, Alaia, murmura Nizul à son oreille. Ne l’énerve pas davantage. »

Non loin d’elle, Senon détourna le regard. Merit, le visage fermé, ne quittait pas le spectacle des yeux.

« Thémis, pitié, ne fais pas ça, implora Alaia. Laisse-le tranquille, j’t’en supplie !

— Et pourquoi je me priverais ?

— S’il te plaît, Thémis. Je ferai ce que tu veux. Laisse-le, je serai à toi si tu me le demandes. Tu n’as pas besoin de faire ça, tout le monde a compris qui commande !

— Oh petite souris, si tu savais comme tu me fais plaisir, dit-il, doucereux. Tu seras à moi, vrai de vrai ?

— Promis, Them, je ferai ce que tu ordonneras. Tu veux bien le laisser partir ? »

Sous le regard lourd de Charid, le chef s’approcha d’Alaia. Il posa un baiser sur ses lèvres, puis sans crier gare, la frappa d’un revers de main. Son oreille siffla après coup, mais elle entendit Thémis répondre d’une voix sourde : 

« Tu crois que t’as le choix ? Tu m’appartiens, que tu le veuilles ou pas. Je ferai ce qui me plaît de toi et je sais que tu te montreras très gentille, parce que tu n’as pas envie de subir le même sort que ton copain ! »

Il l’abandonna, choquée et au bord de la nausée, et retourna auprès de sa proie. Les deux Griffes renforcèrent leur prise, offrant le corps de Charid à la lubricité de son bourreau.

Le supplice parut durer une éternité. D’abord, Charid essaya de ne pas gémir sous les coups de boutoir, mais très vite, la souffrance surpassa sa résistance. Ses cris se mêlèrent à ses larmes et aux injures de Thémis. Terrorisés, les enfants se serraient les uns contre les autres, sous la surveillance d’Azul et Kimbra. Niz raffermit sa prise autour d’Alaia, mais elle ne se débattait plus. Ses yeux étaient fixés sur la scène, gravant chaque détail, chaque son dans sa mémoire.

Avec un grognement rauque, le chef en termina avec le garçon, désormais silencieux et incapable de bouger. Il resta immobile, les fesses relevées, jusqu’à ce que Chair-brûlée ne s’empare de lui.

« Bon, t’as fini ? demanda-t-il, on en fait quoi de celui-là ?

— Balancez-moi ça dans le fleuve ! Que je n’entende plus parler de lui.

— Arrange-toi pour que ça ne se reproduise plus, Thémis. La Confrérie n’a pas que ça à foutre ! On n’est pas là pour pallier ton manque d’autorité.

— Ça n’arrivera plus, Garus. Remercie encore Phéos de ma part.

— C’est ça, on lui dira… »

Garus et Kloros sortirent en tirant leur victime derrière eux. Nizul lâcha Alaia et rejoignit sa compagne. Tous deux s’enlacèrent et quittèrent la pièce.

Le souffle coupé, Alaia ne parvint même pas à pleurer. Bouche bée, elle regarda son ami disparaître. Ses jambes se dérobèrent sous elle. Tout autour, les enfants gardaient un silence de mort.  

« Bon, lâcha froidement Thémis en se rajustant, je crois que nous avons tous bien compris que je ne plaisante plus. Si vous me défiez, vous en répondrez devant la Confrérie. À présent, on va reprendre le cours de nos petites vies, sans trouble-fête. Vous pouvez vous rendormir, les enfants. » Il leur fit un clin d’œil. « Thémis a des tas de choses à faire ! »

Il saisit Alaia par la nuque et fit claquer un baiser sonore sur sa joue meurtrie.

« N’est-ce pas, ma petite souris ? »


4 thoughts on “Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | épisode 5”

    1. Si tu parles du plan de filer à l’anglaise, il ne soupçonne rien du tout en fait. il est juste super nerveux à l’idée que Charid conteste son autorité devant tout le monde de manière de plus en plus vigoureuse. Quand il était gosse, ça passait encore, mais plus à présent que Charid est presque plus costaud que tout le monde.

        1. Hé oui ! Thémis voit ça comme une façon de rappeler à tous : « je suis un membre de la Confrérie, je ne suis pas seul. Si vous me désobéissez, c’est la Confrérie qui vous punira. »

Laisser un commentaire