Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.2

Et voici notre rendez-vous du vendredi ! La semaine dernière, vous avez fait connaissance avec Alaia haute comme trois pommes et perdue dans les rues sombres de Djedou. Quelques années ont filé depuis, comme vous allez le voir…

Ce chapitre est un peu long par rapport à ceux que j’écris d’ordinaire. J’ai hésité à le couper, mais au final, j’ai préféré le laisser en l’état. Après tout, si je publie ici, c’est pour faire ce que je veux avec ce texte, sans considération de stats ou de classement. 

Je vous souhaite une très bonne lecture !

Décherchéni

Djedou, dixième année du règne d’Amosis

 

« Frotte-toi mieux que ça, je ne veux pas trouver de crasse derrière tes oreilles. Allez, de belles poignées de sable !

— Je ne veux pas rester là, Merit. Je suis propre, je t’assure !

— C’est moi qui décide de ça. Moi aussi je préfèrerais partir, alors presse-toi. »

Immergée jusqu’à la taille dans l’eau froide du Neilos, Alaia accéléra l’allure tout en jetant des coups d’œil furtifs autour d’elle. Rê se levait, ses rayons flamboyants se reflétaient à la surface du fleuve et commençaient à illuminer les berges. D’ordinaire, elle aurait apprécié le spectacle : le Ventre de la Vache dans toute sa splendeur, un écrin fertile où s’épanouissait une flore variée qui auréolait de verdure les murailles dorées de Djedou, sa ville natale. Mais derrière cette débauche de couleurs et de parfums se dissimulait un danger connu de tous les Kemites qui vivaient sur les berges du Neilos. Les enfants de Sobek aux mâchoires mortelles chassaient dans ces eaux.

Il fallait les voir, languissants par dizaines au plus chaud de la journée, leur cuir aussi sombre que le limon du rivage. Quand elle en avait l’occasion, Alaia les observait avec admiration, frissonnant devant leur aura de puissance, sans jamais s’approcher. Pour l’heure, les berges étaient désertes, mais cela ne la rassurait en rien. Elle crut distinguer un clapotis à quelques pas d’elle et courut sur la terre ferme, réprimant sa panique.

« Fleuve bien-aimé, protège-moi, murmura-t-elle en embrassant son amulette-ren en signe de protection.

— C’est rien du tout, se gaussa Merit, sans doute un poisson qui passait par là. »

Alaia la gratifia d’une moue courroucée. Elle tremblait de froid, nue sur la berge et ne se sentait pas d’humeur à écouter les moqueries de son aînée. Celle-ci la prit en pitié et lui tendit un drap pour se sécher. Une fois l’office accompli, Merit la scruta de la tête aux pieds avant d’énoncer son verdict.

« Beaucoup mieux. Il faut que je te dise : désormais, tu veilleras à te laver tous les jours.

— Quoi ? Pour quelle raison ?

— Ordre de Them. Il m’a demandé de veiller sur toi.

— N’importe quoi, protesta Alaia. Je vais pas risquer de me faire bouffer juste parce que Thémis le décrète, quand même ! »

Merit sourit et la prit dans ses bras. Alaia caressa l’idée de la repousser, mais renonça. La jeune femme possédait un don pour comprendre les angoisses de sa protégée. Là encore, elle devinait le vrai motif de son malaise.

« Tu grandis, petite sœur. Tu deviens femme, tu ne peux plus te comporter comme une enfant.

— Comme si les enfants vivaient comme moi…

— La plupart ne savent pas faire le quart de ce dont tu es capable. Quel est le problème dans le fait de te laver ? Ne me parle pas des crocodiles, je sais très bien que ce n’est pas ça.

— C’est que… Je sais très bien où finissent les femmes au service de la Confrérie. »

Merit la serra plus fort en riant.

« Tu ne finiras pas là-bas, Alaia. Regarde-moi, je suis toujours là, et pourtant je suis une femme !

— Mais toi, Niz te laisserait jamais finir dans une maison de plaisir. »

Merit relâcha son étreinte et saisit Alaia par le menton.

« Parce que tu crois que Thémis te laisserait partir, peut-être ? »

Un frisson glacé lui parcourut la colonne vertébrale. Maussade, Alaia se détourna de son aînée et referma ses bras autour de son torse.

« J’ai froid. On fait quoi maintenant ?

— On t’habille », répondit Merit sans plus de cérémonie.

Alaia ne connaissait personne de plus terre-à-terre que sa sœur d’adoption. Belle à croquer avec ses yeux fauves, sa masse de boucles sauvages et son teint sombre, elle n’économisait jamais un sourire et contemplait le monde avec un calme inébranlable. Une assurance dont Thémis ne semblait pas friand. Tous deux se détestaient cordialement et sans le soutien de Nizul, le bras droit du chef, la position de Merit aurait sans doute été moins enviable.

Loin de ces considérations, la jeune femme tira d’une besace une longue pièce de lin blanc, qu’elle exhiba fièrement devant Alaia. Il s’agissait d’une robe sans manches ni fioritures, mais propre et d’aspect neuf.

« Ferme la bouche, idiote ! se moqua la voleuse.

— Elle est…

— Blanche, tout à fait ! Comme la mienne, en fait. Enfile-la, elle est bel et bien pour toi. Oui : Thémis le sait et oui : tu pourras la garder. 

— Où tu l’as trouvée ? s’extasia Alaia en l’enfilant.

— Dès que ça sert ses intérêts, Them est capable de dégotter n’importe quoi.

— D’habitude, il se fiche bien de ma tenue.

— Tout change, je te l’ai dit. »

Merit lui noua une ceinture de corde autour des hanches pour ajuster la robe à la taille menue de sa cadette. Alaia fronça les sourcils. À côté de la silhouette plantureuse et des formes conquérantes de la jeune femme, elle se sentait inexistante et noyée dans les plis blancs de sa tenue.

« Ravissante ! Et ces cheveux, ajouta Merit en tortillant une longue mèche rousse humide. Un véritable incendie. Dommage qu’il faille l’éteindre.

— Comme toujours… soupira Alaia.

— Tu sais très bien pourquoi. »

Merit enroula un turban assorti à la robe autour de son crâne en une jolie coiffe qui masquait sa crinière. Et voilà, son seul attrait s’évanouissait sous un carcan de tissu ! Elle baissa la tête, frustrée.

« Ne boude pas. Profite de ces moments de tranquillité avant d’être une proie pour les hommes. Tu es encore si jeune !

— Dans ce cas, demanda une voix juvénile, pourquoi tu la mêles à tes affaires ? »

Alaia retrouva le moral en reconnaissant le ton bravache de Charid. Posté sur une butte, le garçon toisait la jeune femme avec son éternel regard de défi, les bras croisés sur son torse nu. Derrière lui, la silhouette plus frêle de Senon attendait dans son ombre. La proximité de ses camarades la rassura ; à eux trois, ils formaient un groupe de tire-laines intrépide et efficace qui sévissait dans les rues de Djedou. Alaia et Senon jouaient de leurs doigts agiles et Charid protégeait leurs arrières en cas de besoin. De deux ans leur aîné, il n’allait pas tarder à dépasser Thémis – pourtant déjà un homme – en taille et en musculature. S’il parvenait à museler sa langue trop vive, il deviendrait sans doute un jour un adjoint de choix pour le chef.

Merit lâcha un de ses petits rires moqueurs.

« Tiens donc, le joli Charid, toujours aux petits soins de sa dame. T’es venu te rincer l’œil, mon mignon ?

— J’t’ai posé une question.

— Je ne te dois rien. Demande à Thémis. »

Charid se rembrunit et regarda Alaia.

« T’es pas obligée de la suivre. Elle peut se débrouiller toute seule.

— Mais je me débrouillerai encore mieux avec elle. » Merit leva les yeux au ciel. « Reine des Cieux ! Arrête de dire des sottises, Charid. Je vous l’emprunte une journée pour lui faire découvrir une autre facette de la vie des Musaraignes. Demain, elle pourra de nouveau courir les rues avec vous si ça la chante. Avec l’estomac bien rempli, en prime ! »

Elle enlaça Alaia, qui ne put s’empêcher de humer l’odeur sucrée de sa peau.

« Ne t’inquiète pas pour moi, Charid. C’est juste un tour en ville, rien de compliqué. Senon et toi, vous ferez du bon boulot, même sans moi pour veiller sur vous.

— T’es sûre ?

— Puisque j’te le dis. Filez ! On se retrouve ce soir. »

Les deux garçons partirent en direction de la ville. Merit sourit et lui tapota l’épaule, visiblement satisfaite de la réponse. De toute façon, quel choix avait-elle ? Désobéir à Thémis… Seul Charid pouvait suggérer une telle folie. Comment pouvait-il à la fois être aussi brave et stupide ?

Pour finir les préparatifs, Merit sortit une boîte en bois remplie de fard, dont elle se badigeonna les paupières, penchée au-dessus de l’eau pour voir son reflet.

« Reine des Cieux, j’y vois rien ! Aide-moi. »

Alaia lui peignit les yeux en suivant ses instructions et lui tendit le pinceau.

« À mon tour ?

— Tu rêves, c’est hors de prix, ça ! Et puis on n’a plus le temps, en route ! »

Alaia contint un sourire et suivit son aînée sans un mot.

*

Elles rejoignirent un sentier bordé de buissons épineux qui les mena non loin de la porte de l’Aigle, l’accès principal à la cité de Djedou. Des colonnes de chariots et de voyageurs s’y pressaient, impatients de vendre leurs marchandises. Peret, le Renouveau, arrivait et avec lui la saison du commerce. Le port allait être investi par les navires venus de la Grande Verte depuis leurs lointains pays, créant cette ambiance si particulière qu’Alaia affectionnait tant. Elle adorait cette période de l’année où les langues s’entremêlaient dans un joyeux brouhaha. Les rues débordaient de monde et bien entendu, les bourses bien garnies abondaient, pour le plus grand bonheur des Musaraignes.

« Garde tes mains sages, la réprimanda Merit en lui pinçant le bras. On n’est pas là pour ça.

— Je regarde, c’est tout.

— Eux aussi nous regardent. »

Deux hommes en pagne rouge, coiffés du klaft règlementaire, surveillaient les allées et venues autour de la porte. L’amulette de l’aigle pendait à leur cou. La Medjaï… D’ordinaire, Alaia les évitait comme la souris fuit le chat. Les gardes de Djedou n’aimaient pas les parasites dans son genre. Elle retint son souffle, mais aucun des deux ne fit mine de les arrêter.

« Belle journée, mahili, » salua un medjayou, avant d’immobiliser le chariot qui les suivait. « Hé ! Montre-moi ce que tu transportes, toi ! »

Incrédule, Alaia observa Merit. Franchir les portes s’était révélé si facile.

« Et moi qui m’embête à trouver des voies détournées pour entrer ! 

— Apprends à faire des hommes tes amis, lui conseilla la voleuse. C’est très facile, tu verras. Il suffit de sourire bêtement en baissant les yeux à leur passage et le tour est joué. Évidemment, c’est plus facile avec une jolie robe et en étant propre. Surtout en ce moment.

— Ah bon ?

— Bien sûr. Avec les cérémonies ishtariennes qui approchent, il est normal de croiser des femmes en quête de bénédictions. Même des nomades des tribus du désert viendront au temple de Djedou rendre hommage à Ishtar. »

La cité s’offrait à elles, baignée de soleil et de bruit. Et de puanteur. Djedou accueillait ses visiteurs par la Ruche, son quartier le plus pauvre, bâti à flanc de colline. Un dédale de ruelles malodorantes aux maisons délabrées et au sol noirci par le limon charrié par le fleuve à chaque crue annuelle. Au fil du temps, les habitants les plus aisés s’étaient installés sur les hauteurs protégées par des digues, chassant les plus défavorisés loin d’eux. Ceci dit, la ville basse n’avait rien de morose. Les gens y riaient, y tenaient commerce, des familles entières y passaient leur vie sans rien trouver à y redire, à part se plaindre parfois à la Medjaï de l’insalubrité ambiante, sans résultat probant. De plus, on y fêtait chaque année l’arrivée de l’iqdou, la boue du Neilos, aux propriétés curatives reconnues.

« Et ton contact, il nous attend où ? s’enquit Alaia.

— Nous le trouverons au marché.

— Pourquoi on va vers l’Ancienne Porte, alors ? L’allée des Siffleurs est à l’opposé.

— Pas ce marché-là, petite souris.

— M’appelle pas comme ça, la rabroua Alaia. Et tu pourrais m’expliquer ce qu’on fait, j’aurais moins l’impression d’être idiote. »

Sans lui répondre, Merit l’entraîna au-delà de l’Ancienne Porte, frontière entre la ville basse et le reste de la cité. Sous le regard indifférent de deux medjayous, elles entamèrent l’ascension d’une longue côte bordée de maisons bien plus cossues que celles de la Ruche. Les gens y circulaient paisiblement, drapés dans des étoffes propres et chaussés de sandales en corde. Plus les jeunes filles montaient, plus la cité se révélait agréable, les murs blanchissaient sous des couches de chaux, des parfums subtils flattaient les narines des visiteurs et des rangées de palmiers jalonnaient la rue. Comme pour marquer l’ultime limite entre le monde des pauvres et celui des nantis, une gigantesque statue de Set sur un piédestal contemplait la ville sous son heaume à tête de chacal, sa lance brandie en avant dans un geste dominateur. Alaia frémit en passant près de l’idole du protecteur de Kemet. Des offrandes décoraient les pieds de la divinité, et maudit soit le sacrilège qui oserait y toucher.

« Parce qu’on va aux Coffres ? lâcha Alaia. Mais c’est bourré de medjayous et de gardes privés. Qui peut bien t’attendre dans un endroit aussi huppé ? »

Les Coffres d’Ouadjour rassemblaient la fine fleur des négociants Kemites et étrangers. On était loin de la crasse de la Ruche où s’échangeaient les aliments les plus douteux et les services les moins légaux. Sur cette grande place transitaient les étoffes les plus rares, des animaux exotiques, mais aussi depuis quelques années, des esclaves de choix pour les maisons riches de Djedou.

« Un serviteur d’une famille très en vue par ici. Il n’a pas très envie de s’aventurer dans la Ruche, alors c’est moi qui viens à sa rencontre.

— Toi ? Et Thémis, pourquoi il s’est pas déplacé lui-même ?

— Tu en poses des questions, aujourd’hui, soupira Merit.

— C’est louche que Thémis te confie quelque chose. Tout le monde sait que lui et toi, c’est pas l’amour fou. Alors ?

— Them mijote un gros coup. Je suis pas autorisée à trop en dire pour le moment. Nous avons… pris contact avec un serviteur d’une grande famille et il doit me remettre quelque chose d’important. Voilà, tu es contente ?

— Et moi, je suis là pour quoi faire, alors ? »

Alaia sourit à un groupe de marchands richement vêtus en baissant les yeux, comme le lui avait conseillé Merit. Sous ses pieds nus, de larges pavés balayés de frais remplaçaient la poussière des rues de la Ville Basse. Des vasques de plantes décoraient les allées et les murs de calcaire blanc brillaient au soleil. L’air sentait la lavande et les agrumes, pas la saleté ni la charogne qui empuantissaient les tréfonds de la Ruche. Non loin, derrière les habitations, on apercevait les obélisques qui marquaient l’accès au quartier des temples.

« Tu es là pour apprendre, répondit Merit, et pour me servir d’yeux.

— C’est-à-dire ? Je dois surveiller quoi ? La Medjaï ?

— C’est un peu plus compliqué, à la vérité… » Pour la première fois, Merit semblait embarrassée. « Malgré les apparences, la Confrérie surveille souvent cet endroit. Si jamais tu vois quelqu’un qui te semble louche, j’aimerais que tu me le signales.

— Aux dernières nouvelles, la Confrérie c’est nous », rétorqua Alaia en scrutant la voleuse sans aménité.

Elle ne put s’empêcher d’observer autour d’elle avec méfiance. Quelque chose sentait mauvais dans cette histoire. Les Musaraignes avaient beau n’être qu’un ramassis de tire-laines sans envergure, ils dépendaient de Confrères plus aguerris, eux-mêmes au service de leurs supérieurs. Pourquoi Thémis jouait-il à ça ?

« Écoute, je sais que ça peut te sembler étrange, mais ne t’inquiète pas. Fais ce que je te dis, c’est tout. Ce sera vite fini et tu pourras choisir ce que tu as envie de faire après. D’accord ?

— Ça doit être encore pire que ce que je crois », répondit Alaia d’un ton las.

Charid et Senon lui manquaient. En les sachant dans le coin, elle aurait abordé cette mission avec le cœur plus tranquille. Elle pouvait compter sur eux en cas de besoin, ce qui n’était pas du tout garanti avec Merit.

« Regarde comme c’est beau ! s’extasia cette dernière. Profite et détend-toi. »

De fait, les Coffres d’Ouadjour étalaient leurs richesses devant leurs yeux émerveillés. Où qu’Alaia regardât, tout n’était que couleurs magnifiques, des tentes chamarrées aux épices exposées dans des paniers d’osier. Des musiciens égayaient l’ambiance en jouant de la flûte et des cordes de leur baïnit pendant que sur des broches, de la viande grillait en répandant des parfums inédits aux narines de la jeune Musaraigne. Derrière cette marée chatoyante, un bâtiment rectangulaire trônait au fond de la grande place : la maison du Commerce. Là-bas se traitaient les contrats les plus importants et les litiges entre familles marchandes. Cet endroit devait regorger de trésors.

« Allons-nous rafraichir », décréta Merit en se dirigeant vers une tente plus spacieuse que les autres.

Sous l’étoffe verte, on avait installé des tabourets et des bancs autour de petites tables de bois. Quelques marchands discutaient gaiement pendant qu’un homme râblé leur servait de la bière dans des coupes en terre cuite. Plus loin, un garçon qui devait avoir l’âge de Merit attendait, le nez penché vers sa boisson. Sa jambe gauche s’agitait sans qu’il  le remarque sous sa tunique blanche à liseré rouge. Une amulette de cuivre accrochée à une corde en fleur-du-roi pendait sur son torse maigrichon, mais Alaia ne put en distinguer les détails car les doigts de son propriétaire jouaient nerveusement avec le pendentif.

Leur arrivée ne passa pas inaperçue. Merit savait indéniablement attirer l’attention grâce à son sourire. Alaia n’avait jamais rencontré de fille plus sûre d’elle. Elle-même, le feu aux joues, dut essuyer ses paumes moites sur sa robe ; d’habitude, elle ne frayait pas avec cette frange de la population.

Le jeune homme leva les yeux et pâlit. Il avala une gorgée de bière pour se donner contenance alors que Merit se laissait tomber sur le tabouret en face de lui. Indécise, Alaia hésita un instant, mais la voleuse lui désigna un banc à côté de leur table.

« Assied-toi petite sœur, ce ne sera pas long. »

Merit sourit à son vis-à-vis.

« Salut Perba. J’espère ne pas être en retard.

— Non… J’ai ce que tu veux.

— Parfait, montre-moi », minauda-t-elle en se levant pour s’installer sur les genoux du serviteur.

Alaia se tourna légèrement pour surveiller les alentours pendant que Perba faisait passer un parchemin plié à Merit. Là, ça devenait vraiment étrange : personne dans la bande ne savait lire. Qu’est-ce que Thémis pouvait bien espérer d’une feuille de fleur-du-roi ?

« On boit quelque chose ou on s’en va, dit le tenancier en s’approchant.

— Oh, mon ami ici présent va nous inviter, n’est-ce pas ? affirma Merit en dévoilant des dents remarquablement blanches.

— Euh, oui… Bien sûr. »

Perba fouilla dans sa maigre bourse et en tira deux deben qu’il posa sur la table. Le propriétaire observa les anneaux de cuivre et haussa les épaules.

« M’est avis que ton maître ne te paye pas pour inviter des filles de rien à boire, mon garçon.

— Ce sont mes affaires », rétorqua ce dernier en fuyant le regard de l’homme.

Le pauvre, songea Alaia. Qu’avait-il pu faire à Bastet pour que Thémis lui cherche des noises ? Comment un membre d’une maison marchande avait-il rencontré le chef des Musaraignes ?

« Et pour ce qui a été convenu ? s’enquit Merit sans se soucier du trouble de son interlocuteur.

— Ce n’est pas si simple, je dois en référer à l’intendant… C’est lui qui décide, pas moi.

— Oui, mais on sait tous à quel point le vieux t’apprécie, n’est-ce pas ? »

Perba rougit jusqu’à la racine de ses cheveux noirs. Alaia le sentait au bord des larmes. Elle reprit sa surveillance, troublée d’éprouver de la sympathie pour un inconnu. Peut-être parce que comme elle, il était l’esclave d’un homme qu’il semblait détester.

« Écoute, demain, nous t’enverrons Zeke. Tu le recommanderas avec ta meilleure volonté à ton intendant, comme ça tout le monde sera content. Thémis serait vraiment navré qu’il arrive quelque chose à ta pauvre mère. Une veuve, perdue dans la Ruche, qui sait ce qui pourrait lui arriver ?

— Vous êtes des ordures… marmonna Perba entre ses dents.

— Tu sais, ça me fait pas plaisir de te dire ça. Tu es un bon fils, qui donne de sa personne pour nourrir les siens. Je respecte ça. Fais ce qu’on te demande et je garantis sa sécurité. »

Alaia secoua la tête. Les menaces, les grands discours, c’était vraiment du Them tout craché. Perba ne savait pas dans quel guêpier il se laissait embarquer…

« Par ici, maître. Tu trouveras de quoi te désaltérer.

— Dans ce taudis ? Soit, c’est bien parce que j’ai les chevilles qui enflent… Quelle fournaise ! »

Deux personnes se présentèrent devant la maison de bière. D’abord, un homme à l’allure costaude qui promenait sa silhouette trapue et musclée avec assurance. Des sangles de cuir se croisaient sur son torse et un glaive de bronze pendait à sa ceinture. Son crâne rasé luisait de sueur au soleil. Derrière lui, occupé à agiter un éventail, un type énorme râlait d’une voix aigre tout en respirant plus fort qu’un bœuf essoufflé. La perruque qui protégeait sa tête était magnifique, tout comme sa longue toge de lin vert, taillée sur mesure pour contenir son ample bedaine. Comme Perba, il arborait une amulette autour du cou, mais en or et non en cuivre. Les symboles différaient, mais qui que fût cet homme, il appartenait aussi à une maison.

Aussitôt, le tenancier se fendit d’une courbette.

« Maître Khem, quel honneur de t’accueillir dans mon modeste établissement !

— Modeste, oui, répondit le nouveau venu d’une voix chevrotante. Si la chaleur ne menaçait pas de m’étouffer, jamais je ne m’y serais arrêté. »

Son garde du corps poussa un tabouret sur lequel maître Khem s’effondra dans un grincement de bois. Une forte odeur de transpiration mêlée à du parfum capiteux envahit l’espace. Alaia réprima son dégoût et fit mine d’ignorer les arrivants. Pourtant, son regard revenait sans cesse sur la ceinture de cuir du porc, à laquelle pendait une bourse aussi dodue que sa panse.

Sitôt servi en bière, maître Khem observa l’assistance avec un mépris non dissimulé. Perba, quant à lui, semblait sur le point de s’évanouir.

« Tiens donc, nota Khem, un employé du seigneur Lemphis, ici. Si je prenais un de mes coursiers en flagrant délit de paresse, je le ferais fouetter pour lui faire passer l’envie de gaspiller son temps avec des filles. »

Perba chassa Merit de ses genoux avec colère. Envoyée au sol, la voleuse amortit sa chute avec grâce et rajusta sa robe sur ses cuisses.

« Charmant.

— J’ai du travail ! Laisse-moi en paix. »

Il fila en évitant le regard plein de morgue de Khem. Alaia aidait sa consœur à se relever quand celle-ci lui chuchota à l’oreille :

« Le gros Khem est l’intendant de la maison Kleios. C’est un imbécile et une brute. Ne restons pas dans le coin. Je dois ramener le parchemin à Thémis.

— Alors, jeunes filles, on se prépare pour la fête du Renouveau ? »

La mention des célébrations d’Ishtar fit rougir Alaia. Elle n’avait jamais assisté aux processions, mais on parlait de rites orgiaques un peu partout en ville.

« Tu te méprends, mahil, corrigea Merit, nous ne sommes pas des ishtariennes.

— À te voir, vautrée sur les genoux de ce pouilleux, on aurait pu le croire, rétorqua Khem en s’éventant. Si tu cherches un protecteur digne de ce nom, je te suggère d’être plus sélective. »

Il se fendit d’un sourire qui atténua un instant l’épaisseur de son goitre. Puis, comme si en face de lui se trouvait une demeurée, il tapota ses genoux avec impatience. Debout derrière lui, le garde du corps leva les yeux au ciel.

C’était bien leur veine, déplora Alaia. Un serviteur prétentieux persuadé de posséder du pouvoir sur les autres. Merit redressa le menton, contourna les tables et s’apprêta à quitter la tente.

« Tu oses ? rugit Maitre Khem. Efrem, ramène-moi cette bâtarde Koushite ! »

Le garde saisit Merit par le poignet et l’arrêta.

« Maître Khem s’adresse à toi, ma fille.

— Et moi, je suis occupée. Ma sœur et moi devons partir. »

Efrem ramena la voleuse vers son patron. Celui-ci transpirait de fureur, son visage écarlate contrastait étrangement avec le vert de sa tenue.

« Personne ne m’ignore, petite traînée. Alors comme ça, ce freluquet a droit à tes attentions et pas moi ? Tu te crois assez belle pour me dédaigner, c’est ça ?

— Pardonne-moi, répondit Merit avec une peur réelle dans la voix. Je ne voulais pas t’embarrasser ni t’humilier… Tu peux sans doute avoir toutes les femmes que tu veux.

— Je me fiche de tes excuses. Efrem, apprend l’humilité à cette garce.

— Pardon, maître ?

— Casse-lui le nez. D’un coup de poing, comme tu sais le faire.

— Maître, c’est une fille…

— Je t’en prie, pitié… implora Merit en se débattant.

— Pas de ça chez moi, intervint le tenancier avec fermeté. Les contentieux se règlent ailleurs. »

Alaia observa l’assistance, les poings serrés. Personne n’interviendrait-il pour aider Merit face à cette brute ? Khem fronça les sourcils, fit signe à Efrem et se leva.

« Crois-moi, je ne souhaite pas m’attarder dans ton bouge, lâcha l’homme. Allons-y, ne la laisse pas partir. »

Le garde traîna Merit en larmes hors de la tente. Khem leur emboîta le pas en s’éventant. Ils ne parcoururent guère de chemin : Efrem poussa sa captive au fond d’une allée et la plaqua contre un mur.

« À moi ! cria Merit

— Personne ne viendra, se moqua Khem, ils me connaissent tous. »

Alaia disposait de peu de temps pour agir. Elle s’élança vers le gros type aussi fort qu’elle le put. Il poussa un glapissement, s’empêtra dans les plis de sa toge et chuta, entraînant son assaillante dans la foulée. Surpris, Efrem lâcha Merit et se tourna face au danger.

« Je t’avais oubliée, toi ! » pesta-t-il.

Alaia se redressa pour fuir, mais la grosse main de Khem emprisonna sa cheville. Elle retomba sur les pavés, où Efrem la maîtrisa rapidement.

« L’autre catin ? Tu es venue à la rescousse de ton amie, hein, haleta Khem en se redressant. J’espère que tu es contente, parce qu’elle t’a laissée à ton sort. »

Alaia chercha Merit du regard, mais le gros porc disait vrai : la voleuse était partie en l’abandonnant derrière elle. Khem abattit une main vengeresse sur sa pommette et la saisit par son turban pour la redresser, ce qui libéra ses cheveux sur ses épaules. Il interrompit son geste, une lueur nouvelle dans les yeux.

« Oh, regarde ça Efrem ! Une décherchéni… Je vais peut-être y trouver mon compte finalement.

— Maitre ?

— Des cheveux de sang, expliqua-t-il en humant les boucles d’Alaia. Et belle en plus de ça ! Dire que j’ai failli ne pas le voir. Gloire à Set ! Le temple me comblera de bienfaits. »

Alaia déglutit. Thémis l’avait prévenue : ne pas se faire voir, ne pas être remarquée pour cette maudite crinière. Elle avait envisagé de la raser, mais le chef refusait, craignant la colère d’Ishtar. Les cheveux rouges étaient sa marque, celle de l’épouse de Set. Les prêtres du chacal donnaient cher pour le sacrifice d’une décherchéni.

« Seigneur, je t’en supplie, pas ça ! implora-t-elle en s’accrochant à la ceinture de son bourreau. Je voulais juste protéger mon amie. Je ne suis rien, je ne vaux rien ! »

— Efrem, emmenons cette enfant au quartier des temples, mais avant, rajuste sa coiffe. Je ne voudrais pas que tout le monde voie ma trouvaille. »

Le garde renoua le turban alors qu’Alaia restait à genoux, les mains crispées autour de la ceinture de Khem. Bastet, un peu de chance, je t’en prie.

Un sifflement d’air retentit et Khem poussa un cri strident en portant les doigts à son front : un projectile venait de le heurter. Alaia écarquilla les yeux, vit le sang sur le visage de l’intendant et tourna la tête dans la direction du tireur. Charid ne cherchait pas à se cacher. Il gratifia le garde d’un geste particulièrement obscène avant de filer. Efrem allait le suivre quand il entendit la plainte de son maître.

« Je suis blessé ! Dieux, je me vide de mon sang ! »

L’homme hésita : la prisonnière valait cher, mais son maître était blessé. Alaia ne lui laissa pas le loisir de décider, elle courut vers le fond de la rue et s’enfuit aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Au loin, elle entendit les beuglements de maître Khem :

« Cette garce m’a dépouillé ! Retrouve-la ! »

La panique allait secouer les augustes Coffres d’Ouadjour, mais Alaia s’en moquait. Elle avait failli mourir parce que Merit l’avait abandonnée entre les mains d’une brute sanguinaire. Sans l’aide de Charid – que Bastet soit louée ! – elle serait en route pour le temple de Set dans l’indifférence générale. Elle pressa plus fort la bourse de l’intendant contre elle. Au moins, elle y avait trouvé une compensation.

La rumeur se répandait vite : des voleurs avaient agressé un honnête serviteur d’une maison marchande. Elle devait rejoindre la Ruche au plus vite. Il y serait plus facile de disparaître. Elle escalada un mur sans même y penser et observa depuis les hauteurs l’itinéraire le plus rapide. Passer par les toits et les terrasses était ancré dans ses réflexes. Et au moins, elle ne risquait pas d’y rencontrer la Medjaï.

*

Il lui fallut tout de même près d’une heure pour rejoindre le repaire que son petit groupe avait choisi au cœur de la Ruche : la maison de la vieille Kalia, une ancienne, sourde comme un pot et à moitié aveugle, qui ne montait plus jamais sur sa terrasse. À bout de souffle, elle se laissa tomber contre un mur ensoleillé et massa son visage endolori. La tension disparut, les larmes abondèrent dans ses yeux. Elle se sentit prise de tremblements incontrôlables et enfouit sa tête entre ses genoux. Les sanglots la soulagèrent au point de lui faire oublier le temps.

« Alaia ? Ça va ? »

On la secouait.

« Alaia parle-moi ! »

C’était la voix de Charid.

Elle redressa la tête pour le trouver agenouillé en face d’elle, rongé d’inquiétude. Elle ne put s’empêcher d’observer les marques de grêle sur sa joue gauche et son menton et les effleura du bout des doigts. Le contact de la peau de son ami l’apaisa. En réponse, Charid repoussa quelques boucles derrière son oreille et vit sa pommette enflée et écorchée. Son visage se ferma, il se leva en silence et fit les cent pas, les bras croisés.

Senon prit sa place et frotta les mains d’Alaia avec gentillesse.

« Dans quel merdier t’es allée te fourrer ? »

Les mots glissèrent tous seuls. Alaia ressentait le besoin de se confier à ses compagnons. Elle leur raconta tout, du parchemin étrange à la défection de Merit, jusqu’aux menaces de Khem qui voulait l’offrir à la dague des setites.

« La garce, elle t’a lâchée alors que tu l’as secourue. Elle est bien comme Them, celle-là, marmonna Charid. Ils vont m’entendre, je te le dis.

— Tu ne diras rien du tout ! T’as rien à voir là-dedans, c’est entre elle et moi. » Alaia renifla. « Je vous remercie, tous les deux. Comment avez-vous su ? »

— Ce grand benêt a insisté pour qu’on vous suive, qu’est-ce que tu crois ? Bref, on a rien foutu de la journée, on va entendre la fouine ce soir. Dis donc, ça enfle, c’est pas joli à voir. 

— Par la Mère de tous les chats, je ne veux pas finir défigurée à vie par ce gros porc !

— On n’a pas de quoi soigner ça au terrier, fit remarquer Senon. Comment on va faire ?

— Il faut trouver un rebouteux, il nous filera des herbes ou quelque chose, réfléchit Charid. Le Mède pourrait nous aider ! Vous savez, l’herboriste, Khazid ! »

Alaia secoua la tête, les lèvres pincées.

« Pas question. C’est un empoisonneur, pas un guérisseur. Il est akhou, j’en suis sûre. Non, je vais aller au dispensaire voir les prêtres.

— Ah ! Et comment tu comptes les payer ?

— Je paierai rien du tout. Ce type me doit un dédommagement, répondit-elle en montrant la bourse de Khem. Je la lui ai prise quand tu l’as caillassé. Je paye mes soins et on partagera le reste. Vous l’avez bien mérité.

— Par Bastet, tu ne perds jamais ton temps. » Charid sourit et l’étreignit. « Je ne laisserai plus jamais personne te traiter comme ça, tu m’entends.

— Je te crois », mentit-elle.

Combien de fois avait-il prononcé cette phrase ? Des dizaines, voire des centaines ? Au moins, cela avait le mérite de la réconforter.

*

Au cœur de la ruche, on trouvait peu de membres du clergé. Les seuls à y officier étaient des prêtres de Thoth, adeptes de la médecine. Depuis les grandes épidémies qui avaient ravagé le Ventre de la Vache, de Djedou à Fayat, une vingtaine d’années plus tôt, les sounous, ou guérisseurs, veillaient à la salubrité publique jusque dans les bas-fonds des villes. Leurs soins requéraient toutefois des offrandes hors de portée d’Alaia, qui ne possédait rien.

Jusqu’à aujourd’hui.

Pour la première fois, elle pénétra dans le modeste dispensaire. Elle sentait les herbes et les encens, son sol et ses murs étaient propres. Un autel accueillait les visiteurs, avec une statue du dieu à tête d’ibis, les mains tendues, paumes levées. Alaia ouvrit la bourse et sa bouche suivit le même mouvement : elle découvrait de la monnaie dont elle ignorait l’existence. Des pièces en bronze ornées d’un char conduit par un guerrier à la haute coiffe, d’autres en céramique, gravées de quartiers. Elle laissa tomber une roue de bronze devant la statue. Le tintement du métal fit venir un homme hâlé au crâne nu, vêtu de blanc. Il haussa un sourcil en observant sa patiente puis la mena dans une salle fraîche.

« Je vois, ça enfle, mais ce n’est pas très grave.

— Je vais garder une cicatrice ? » s’inquiéta Alaia.

L’homme posa ses doigts sur la pommette et toucha doucement la plaie. Alaia se tendit. C’était douloureux, mais plus par le souvenir de la journée que par la blessure elle-même. Le sounou fronça les sourcils et ferma les yeux. Il semblait concentré, mais quand il rouvrit les paupières, un soupçon de perplexité se lisait dans ses prunelles noires.

« Quoi ? s’inquiéta-t-elle. Un problème ?

— Pas vraiment. Juste une sensation étrange autour de ton djet… »

Alaia hocha la tête sans comprendre le moindre mot de son interlocuteur. Rien d’étonnant à cela, les prêtres aimaient s’entourer de mystère.

Le guérisseur passa un baume au doux parfum sur la pommette enflée et s’essuya les mains.

« Voilà, rien de tel que l’aloès et le miel pour éviter les infections et apaiser le feu d’une blessure. Comment t’es-tu fait cela ?

— Une mauvaise chute, répondit Alaia.

— Je vois. Tu peux partir mais prend garde où tu mets les pieds. Les dieux te regardent, décherchéni. »

Alaia dévisagea le sounou et reçut un simple salut bienveillant en retour. Perturbée, elle quitta le dispensaire pour retrouver ses camarades, non pas à la porte principale, mais près d’un affaissement de la muraille à l’est de la ville, qui leur permettait de se faufiler en toute discrétion en dehors de Djedou. Elle contempla sa robe neuve désormais tachée de son sang et de terre avec désolation. Thémis serait contrarié, pour sûr…

Idiote ! La robe sera le cadet de ses soucis. Prépare-toi à tâter de la Fleur-du-roi !

Visite guidée de Djedou 1 | La Ruche

C’est parti, le Cycle du Dieu Noir a débarqué sur le blog vendredi dernier. Nous avons découvert la première (més)aventure d’Alaia dans les rues de Djedou. Histoire d’accompagner le texte, je vous propose une visite guidée de la ville en plusieurs épisodes. Après tout, le cadre est important, je considère Djedou comme un personnage à part entière dans cette première saison.

Je vous présente donc le premier fragment de la magnifique carte dessinée par Steph avec une patience infinie. J’espère qu’elle vous plaira et qu’elle vous aidera à vous repérer durant votre lecture.

Sans plus tarder, faisons connaissance avec…

La Ruche

La Ruche, c’est un peu le sale quartier de Djedou. Alors que les classes aisées et les notables prenaient possession des hauteurs, ils ont progressivement exilé les défavorisés sur la rive, les abandonnant à la merci des crues annuelles du fleuve Neilos. Le sol de la Ruche est un amalgame de sable et de boue noire, les maisons sont inondées chaque année et si ce quartier accueille les voyageurs et les caravanes, il compte également dans ses habitants nombre de voleurs et de trafiquants. Ses allées étroites et tortueuses sont des coupe-gorges où la Medjaï évite d’intervenir. D’une façon générale, les gens raisonnables se tiennent loin des taudis.

Institutions

Trois temples restent pourtant au cœur de la Ruche: le dispensaire financé par Thot, qui préfère surveiller la salubrité du quartier et éviter le développement d’épidémies, celui d’Hathor, déesse des cultures et de la fertilité, qui veille sur le bétail et accueille les fermiers environnants quand ils en ont besoin, et celui de Nebetou, la Dame du désert, qui protège les caravanes pendant leurs longs voyages.

Commerce

Comme le montre la carte, la Ruche est le point d’arrivée et de départ des caravanes. Si la plupart des marchands préfèrent vendre leurs marchandises plus haut en ville, là où se trouvent les vrais négociants, certains campent l’allée des siffleurs, une rue marchande bruyante et encombrée de chariots, d’étals et de bestiaux impropres à être vendus aux classes supérieures.

Les caravaniers disposent d’un établissement pour se reposer, boire de la bière et et disposer de galante compagnie pendant leur séjour. Malgré son nom civilisé, La Maison des caravaniers se targue de l’étiquette « maison de bière et de toutes les bonnes choses », mais n’est en fait qu’un bordel à peine amélioré, que le temple d’Ishtar a renoncé à faire fermer.

Artisanat

Parmi la population de la Ruche, on trouve nombre d’artisans dont le travail les rend peu populaires, voire impurs aux yeux des autres Kemites, comme les lingères, les bouchers, ou les tanneurs qui doivent même effectuer leur travail sur une île à proximité de Djedou. Sans être ostracisés, ils sont considérés avec un mépris que leur travail ne mérite pourtant pas.

Voilà pour cette première incursion à Djedou. J’espère que ça vous a envie de venir y passer vos prochaines vacances ! Comme toujours, sentez-vous libre d’intervenir, de poser vos questions si vous en avez. en attendant, je vous dis à vendredi !

Le Cycle du Dieu Noir – saison 1 | Les enfants de Djedou.1

Notre rendez-vous du vendredi commence cette semaine avec la publication ici-même de ma série littéraire de fantasy à la sauce Égypte antique. J’ai tellement tergiversé quant à savoir comment vous la proposer à la lecture, mais finalement, la voici ! Celles et ceux qui me suivent depuis longtemps reconnaîtront les premiers chapitres, publiés sur Wattpad ou sous forme d’extraits sur Cocyclics. À vous, je dis merci pour votre fidélité et espère que vous trouverez du plaisir à redécouvrir cette lecture ! Aux autres, j’espère que cette histoire hebdomadaire vous plaira !

Résumé de l’histoire :

Alaia, une voleuse élevée à la dure dans les rues de Djedou, voit son destin bouleversé par une mystérieuse relique. Désormais sous la protection d’Ishtar, la jeune fille se retrouve sans le savoir dépositaire des espoirs de la déesse, déterminée à restaurer sa grandeur perdue. Mais qu’attend réellement Ishtar de sa nouvelle émissaire ?

Bienvenue dans le premier chapitre de ma série de fantasy orientale, assaisonnée de dieux cruels, d’aventures urbaines, de violence et d’une touche d’érotisme. Bonne lecture et n’hésitez pas à commenter, poser vos questions si vous en avez et surtout amusez-vous bien !

 

L’homme à la hache

 

Djedou, deuxième année du règne d’Amosis

 

La nuit tombait sur Djedou. Les murs ocre des maisons viraient à un camaïeu de gris et d’ombres inquiétants. À tout instant, Alaia redoutait de voir surgir d’horribles créatures tapies dans les replis obscurs des tentures des échoppes.

Elle se frotta les paupières. Depuis combien de temps marchait-elle à la recherche de ses camarades ? Thémis lui avait pourtant ordonné de rester cachée, de se contenter de regarder, mais l’attente s’était révélée trop longue.

Elle s’ennuyait vite. Merit disait que c’était normal, qu’elle était « trop jeune pour le boulot », ce à quoi Them lui répondait de se taire ; lui seul en jugeait.

Alaia le détestait. Il était méchant, constamment de mauvaise humeur. Il la traînait chaque jour derrière lui comme un poids mort. Parfois, il lui pinçait le bras très fort ou lui tirait l’oreille en prétendant qu’elle n’écoutait pas.

« Tu me dois tout, espèce d’ingrate ! répétait-il. Si tu veux manger, t’as intérêt à apprendre fissa ! »

L’apprentissage selon Thémis revenait à dérober leur bourse aux badauds. Lui-même excellait à cet exercice, mais se montrait piètre professeur. Alaia aurait préféré rester avec Merit, plus gentille, malheureusement Them refusait. Et Them était le chef. Un chef qui criait tout le temps, surtout le soir, quand tout le monde se rassemblait dans le terrier. Les coups pleuvaient sur ceux qui se rebiffaient ou ne rapportaient pas assez à la bande.

Aujourd’hui, elle aurait dû lui obéir, se tenir tranquille derrière les jarres d’huile du vieux Kop et le regarder œuvrer, mais elle avait remarqué ce joli lézard se faufiler sur un mur chauffé par le soleil et n’avait pas pu résister à l’envie de l’attraper.

La vitesse du reptile l’avait surprise ; à peine parvenait-elle à l’effleurer qu’il reprenait sa course. Pour autant, ses yeux ne lâchaient pas leur proie. Sa vue était excellente, de jour comme de nuit, et Thémis l’encourageait à profiter de ce don. C’était comme un exercice après tout…

Finalement, le lézard disparut entre deux briques en terre crue, la laissant frustrée et surtout perdue. D’habitude, elle se contentait de suivre Them ; à présent, les rues lui paraissaient immenses, les allées innombrables et bruyantes. Comment le retrouverait-elle ? Il allait encore s’énerver. Son nez se mit à couler, des larmes embuèrent ses yeux. Elle glissa son pouce dans sa bouche et arpenta la Ruche en pleurnichant, à bonne distance des marchands qui, à cette heure avancée, commençaient à ranger leurs étals.

« Tu ne dois pas t’approcher d’eux, pas maintenant, avait expliqué Thémis, ces gens n’ont que des coups de bâton à t’offrir, voire pire. »

Parfois, Alaia écoutait ses conseils.

Maintenant, il faisait noir et elle sentait son cœur battre à tout rompre. Elle risquait de mourir dévorée par un monstre aux aguets et en plus, elle avait les pieds en feu et l’estomac dans les talons.

Une odeur de vase parvint à ses narines : les effluves du Neilos, comprit-elle. Elle se dirigeait vers le port, l’un des pires quartiers de la ville. Un rire gras résonna dans une allée toute proche ; d’instinct, elle rasa les murs.

Des flambeaux éclairaient la façade d’une maison devant laquelle se pressaient des silhouettes effrayantes. Sur le perron, des femmes dévêtues les accueillaient avec des sourires et des postures étranges. Les visiteurs se collaient à elles et les embrassaient très fort sur les lèvres. C’était dégoûtant, comme quand Nizul explorait la bouche de Merit avec sa langue.

Alaia bâilla et son estomac enchérit en gargouillant. Elle n’avait rien mangé de la journée. Peut-être qu’une de ces dames accepterait de l’aider ? Alaia s’approcha de la maison, avisant une jeune fille copieusement fardée. Comme elle était jolie !

Sitôt qu’elle l’aperçut, la beauté écarquilla les yeux et la poussa dans l’ombre d’une ruelle.

« File ! la houspilla-t-elle. Allez, fiche le camp d’ici ! »

Aussi méchante que Them… Vexée, Alaia tira la langue et s’enfuit sans demander son reste. Soudain, elle se figea : un bruit suspect s’échappait d’un tas d’immondices au fond de la rue. Elle sursauta quand, en un éclair, une ombre toute de poils et de griffes jaillit devant elle dans un éboulis de déchets. Le cœur d’Alaia fit des bonds dans sa poitrine à l’idée du monstre né des ténèbres pour la dévorer toute crue. Son cri mourut au fond de sa gorge à l’instant où la créature terrifiante poussa un feulement presque inaudible, se révélant n’être qu’un minuscule chat noir à la queue ébouriffée de surprise.

Sa peur oubliée, elle sourit, s’accroupit et appela d’une voix douce :

« Oh, tu es tellement mignon… Viens, j’te veux pas de mal, sois gentil. »

Elle offrit sa main ; l’animal la considéra avec distance avant de tendre le museau pour humer son odeur. Il frotta sa tête contre les doigts et se mit à ronronner. Comme la plupart des chats à Djedou, il ne craignait pas les humains. Merit racontait souvent des histoires formidables sur les enfants de Bastet, la dame de la chance.

« La protectrice des gens comme nous, disait-elle. Pour ne pas s’attirer la mauvaise fortune, les Kemites prennent soin des enfants de Bastet, bien plus que de leurs nécessiteux. »

Affamée, Alaia scruta le tas de déchets et entreprit de le fouiller, priant la déesse d’y trouver de la nourriture. Elle poussa un cri de joie en dénichant des pelures de légumes ainsi qu’un vieux morceau de pain rassis au milieu d’entrailles de poisson puantes. La chance lui souriait, en effet.

« Merci », dit-elle au chat en espérant que sa mère l’entende. L’animal, les pupilles fendues de plaisir, se frotta contre ses jambes couvertes d’écorchures.

Une fois son repas avalé, Alaia serra son compagnon dans ses bras, enfouit son nez dans la fourrure noire et respira son odeur. Musc et poisson mort. Elle s’en fichait. Un frisson lui parcourut l’échine.

« Viens, décida-t-elle, on va chercher un endroit où tu seras bien au chaud. »

À dire vrai, elle ignorait où trouver un tel refuge, aussi se borna-t-elle à gagner le port. Avec de la chance, elle pourrait chiper une couverture et dormir dans un entrepôt sans être ennuyée par les soulards sortis des infâmes maisons de bière des quais.

« Ne t’approche pas de ceux-là ! »

Les conseils de Thémis l’énervaient. Penser à lui attirait les larmes. En arrivant près des embarcadères, elle s’arrêta net et étreignit le chat un peu plus fort : un navire aux voiles d’un rouge rendu presque noir par la pénombre dominait tous les autres par sa taille et son allure. Alaia ignorait sa provenance, mais sa proue, un immense serpent de mer à la gueule béante, la fit frissonner de tout son corps.

À la lueur des torchères fixées sur le bastingage, Alaia repéra quatre silhouettes sur le ponton. Intimidée, elle se pelotonna contre un mur et ne bougea plus.

Dagues brandies, trois hommes au teint olivâtre du cru, vêtus de pagnes et de châles en lin encerclaient un gigantesque étranger, dont les longues tresses pâles se détachaient dans la nuit.

Son torse massif disparaissait sous une carapace de cuir où brillaient des éclats métalliques. Alaia n’avait jamais rien vu de tel. Dans son dos reposait un bouclier rond et à son côté, une hache dont le tranchant luisait sous les flambeaux. Il patientait, la main tapotant une besace à bandoulière bien garnie.

« On sait ce que tu transportes, le sauvage. Remets-nous ton butin et on te laissera partir. »

Du kemite local, avec l’accent du coin. De son côté, le géant sourit et répondit d’une voix caverneuse et traînante :

« Si vous tenez votre vie, vous partez. Je donne pas ça. Pas à vous.

— On est plus nombreux et t’as pas envie de te mettre la Confrérie à dos, insista le Kemite. Fais pas le malin. »

La Confrérie. Alaia frémit et se recroquevilla davantage. Thémis avait peur d’eux. Il prétendait ne craindre personne, mais sa voix tremblait quand il prononçait ce mot. L’étranger lui, ne se départait ni de son calme ni de son sourire.

« Il comprend même pas ce que tu racontes, s’énerva l’un des voleurs, servons-nous ! »

Sur ces mots, il se précipita en avant, la dague tendue vers la cuisse du colosse. Celui-ci se contenta de saisir le bras et de le retourner. Alaia entendit le craquement de l’épaule derrière le grognement de douleur. Le Kemite lâcha son arme. D’un ample mouvement, l’étranger leva haut la hache.

Alaia ferma les yeux. Le hurlement s’éteignit dans un bruit lugubre de métal contre de la chair. Dans ses bras, le chat restait immobile, indifférent. Elle le sentit ronronner contre elle, mais se garda d’ouvrir les paupières. À seulement quelques pas, la rixe se poursuivait sous un tombereau d’insultes et de cris.

La curiosité l’emporta. Elle risqua un regard pour voir le colosse empoigner les cheveux d’un de ses adversaires et lui fracasser la mâchoire contre son genou levé. Des dents volèrent autour des deux combattants et du sang éclaboussa l’étranger.

« Dum Kahël ! » exulta-t-il, hilare.

Terrorisée, Alaia vit le troisième larron tenter de frapper le géant par sa droite. Hélas pour lui, rien ne semblait échapper à ce monstre. Il n’eut qu’à pivoter et la dague glissa sur l’armure, ne réussissant qu’à s’accrocher à la lanière de la besace, la sectionnant net. Le contenu du sac tomba par terre et dans un bruit désagréable, un coffret de bois se brisa sous l’impact.

Alaia vit briller l’or et les gemmes quand une avalanche de bijoux se répandit sur le ponton.

« Ach, braend im Hilverde ! Dom ! »

Nul besoin de connaitre sa langue pour comprendre que l’homme était furieux. D’un coup rageur, il fendit le crâne du malheureux qui titubait devant lui, les mains crispées sur ses maxillaires. Puis il dégagea son arme ensanglantée et se tourna vers le dernier sicaire. Mû par la terreur, celui-ci s’enfuit avec sagesse.

Alaia éprouva un bref soulagement. Elle n’avait jamais assisté à un tel déferlement de violence et en venait à plaindre ces pauvres hères.

« Flyven, Skaering », entendit-elle.

Elle se mordit la lèvre pour ne pas crier. Dans un sifflement lugubre, la hache se ficha dans le dos du bandit. L’infortuné s’effondra en avant.

« Bastet, supplia-t-il, protège-moi, par pitié. »

Déjà l’étranger marchait dans sa direction. Il posa son pied sur son dos et retira son arme avec autant de désinvolture que s’il avait coupé une bûche. Un flot de sang accompagna son geste et les prières cessèrent.

Si Bastet avait assisté au massacre, elle avait jugé bon de s’en tenir à l’écart. Le chat ronronnait doucement contre Alaia. Elle contempla les joyaux épars et y vit l’occasion d’obtenir la clémence de Thémis. Si ça brille, ça vaut cher !

Ses pensées s’emballèrent : courir, prendre ce qu’elle pouvait et fuir pendant que le démon pâle était occupé ailleurs. Elle posa le chat et s’élança. Parmi les colliers, bracelets et anneaux, un superbe caillou écarlate, rond et poli, attira son attention. Magnifique et solitaire, d’une beauté incongrue sur la pierre sale du quai. Elle hésita, avant de reporter son intérêt sur un sautoir en or orné d’éclats bleu. Plus grand, plus cher. Alors qu’elle tendait la main vers lui, la gemme rouge s’illumina. Son halo flamboyant captiva Alaia. Elle brûlait d’envie de le toucher, son appel l’attirait comme la flamme d’une chandelle appâte le papillon.

« Viens, mon étincelle, viens à moi, je t’attends. »

L’ordre résonna dans son esprit, suave et étrangement familier. Alaia se sentit envahie d’images épouvantables : guerre, flammes, douleur…

Un feulement la tira de sa torpeur, suivi d’un coup de griffes sur les doigts. Surprise, Alaia recula la main avant de décoller du sol. Elle cria de terreur en croisant les yeux délavés du colosse qui la tenait par le col de sa tunique, dont les coutures déjà moribondes craquèrent sous l’étreinte.

« Oh, petite chose ! Pas touche ! »

Sous sa masse de cheveux blonds, le démon avait l’air humain, malgré le sang qui maculait ses joues. Le sang de ses ennemis. Il fronça les sourcils et agita la hache près du visage d’Alaia. Celle-ci répondit par la seule stratégie de défense qu’elle connaissait : elle fondit en larmes, ses pieds battant désespérément dans le vide.

Le désarroi envahit les traits bourrus de l’étranger. Suivi de la contrariété quand le chat entreprit de grimper le long de sa jambe.

« Ach, for porkker ! » grogna-t-il.

Il posa Alaia et décrocha l’animal de sa chausse avant de le projeter à quelques pas. Offusqué, le félin cracha et s’éloigna en arquant le dos. Impassible, l’homme rassembla son butin et referma sa besace, non sans avoir soigneusement examiné le joyau rouge, comme pour s’assurer qu’il n’était pas abîmé.

Alaia voulait partir, mais ses pieds ne lui obéissaient plus. L’inconnu se pencha vers elle.

« Toi. Arrête larmes. Retourne chez mama. Ja ?

— J’ai pas de maman, je sais pas où aller. Me frappe pas, s’il te plait ! »

Le guerrier maugréa dans sa langue en se grattant la tête. Alaia se ratatina : allait-il la tuer comme ces hommes ? Finalement, il soupira et décréta d’un ton las :

« Allez, viens. En ville. J’emmène toi chez prêtres de… » Il hésita. « Vache ! Tu dors avec eux et tu arrêtes larmes. Compris ?

— Oui, promis… » balbutia Alaia en ravalant ses pleurs.

Il ne projetait ni de la tuer ni de la battre ? Soulagée, elle essuya son nez dans sa tunique avant de glisser sa main dans la pogne du guerrier. Rugueuse comme du cuir, plus grande et forte que celle de Thémis, pourtant plus délicate autour de la sienne.

« Le chat ! s’exclama-t-elle soudain.

— Nein ! Le galeux reste ici ! »

Ce dernier, nonchalamment étendu sur le flanc, procédait à sa toilette avec indifférence. Attristée, Alaia n’insista pas.

*

L’étranger tint parole. Il la conduisit d’un bon pas jusqu’au quartier des temples, où le parfum des fleurs remplaçait l’odeur de la vase. Il donna une offrande d’un shât en échange d’une nuit sous la protection de la douce Hathor, mère des cultures. Une somme impressionnante qui aurait réjoui Thémis. Jamais ce dernier n’aurait payé ne serait-ce qu’un deben pour elle.

Un novice en robe noire lui servit un bol de bouillon et désigna un coin dans l’entrée, près d’un brasero, en guise de chambre. Du bout des doigts, sans chercher à dissimuler son dégoût, il lui tendit une couverture avant de l’abandonner à son sort.

Alaia dormit d’un sommeil agité où se mêlaient combats, hurlements et brutes sanguinaires. Des créatures ailées, toutes de griffes et de crocs, parcouraient le ciel en crachant des éclairs sur d’immenses murailles d’obsidienne, tandis qu’au sol, des armées s’affrontaient dans un vacarme assourdissant.

« N’aie pas peur, petite étincelle, n’aie pas peur… »

Une voix féminine, plus douce et caressante que le souffle du vent de Peret murmurait à son oreille.

« Tu étais si proche, pourquoi hésiter ? Ce n’est pas grave, juste un obstacle dans la course du temps. Je veillerai à mieux te guider désormais. »

Un parfum délicatement musqué emplit l’air quelques instants et Alaia s’éveilla. Le soleil baignait déjà l’entrée du temple. Le novice lui intima l’ordre de partir. Personne ne désirait s’encombrer d’une gamine puante. Elle se retrouva de nouveau seule, à se demander où était passé son sauveur. Lui non plus ne voulait pas d’elle ; il avait filé une fois sa bonne action accomplie.

Elle marchait depuis peu, le moral en berne, quand quelqu’un lui saisit le bras. Une gifle magistrale lui échauffa la joue. Elle reconnut le visage longiligne et les cheveux crasseux du gamin qui la dominait d’une tête. Ses narines palpitaient comme chaque fois qu’il était en rogne.

« T’étais où, espèce de poison ? Tu crois que j’ai que ça à foutre de te chercher partout ?

— C’est pas ma faute, me suis perdue ! pleurnicha-t-elle. J’ai passé la nuit toute seule et j’ai failli mourir, mais un géant m’a sauvée ! »

Son minois baigné de larmes avait ému ledit géant. Pas Thémis. Insensible à ses protestations, il croisa ses bras maigres et leva les yeux au ciel.

« C’est ça, ouais, fais la maligne ! Ce soir, quand j’en aurai fini avec toi, tu regretteras que ton foutu géant t’ait pas bouffé ! »

Sur ces mots, il s’empara d’elle et la traîna à travers la ville. Cette fois, elle resta sagement à ses côtés, tout en cherchant du regard la haute silhouette de son sauveur. En vain. Le soir, pendant que Them honorait sa promesse à l’aide d’une tige de fleur-du-roi, elle comprit qu’il ne servait à rien de compter sur lui. Il se fichait de son sort, comme tout le monde.

« N’aie pas peur, petite étincelle, nous veillons sur toi. »

La voix féminine de son rêve ! Alaia en oublia les coups et la brûlure de la branche sur ses cuisses et son dos. Tous ses sens se focalisaient sur la lumière rouge du joyau solitaire à portée de ses doigts.

« Écoute l’appel, ne cesse jamais de lui prêter attention »

Et Alaia tendit l’oreille. Cette nuit et toutes les suivantes, la litanie l’accompagnerait dans ses rêves.

« Viens, mon étincelle, viens à nous, nous t’attendons. »

À suivre…

Droit vers l’épisode 2: Décherchéni

Petite remarque de l’autrice: j’ai pris le parti de ne mettre aucune note ni aucun lexique pour voir si le texte se comprend sans explication. En avez-vous besoin pour comprendre certains éléments de vocabulaire du Kemet ?

 

Bonne et heureuse année 2018 !

Une année s’achève, une autre commence…

Tournons la page 2017 et découvrons-en une nouvelle, blanche et prête à être couverte d’encre ! Je vous souhaite une année 2018 riche en expériences, en succès et en petits bonheurs. Qu’elle nous soit douce et clémente. Je suis ravie de vous retrouver ici pour commencer cette année sur la Plume d’Aemarielle. Merci à celleux qui me suivent régulièrement depuis l’ouverture de ce blog !

Pas de bilan, mais un programme

Je n’ai pas spécialement envie de détailler le bilan de mon année 2017, c’est un peu trop personnel et pas forcément très glorieux. Ce qui ne m’a pas empêchée de le dresser pour moi afin d’en tirer des enseignements. En résumé, trop de stress et pas assez d’écriture à mon goût.  

À la place du fameux bilan de fin d’année, je passe directement au programme des réjouissances qui auront lieu sur le blog.

Plus de contenu d’une manière générale

J’ai envie de développer ce blog et de communiquer davantage avec vous par ce biais, afin de limiter ma manie de scroller inutilement des heures durant sur Facebook et Twitter. Je veux prendre le temps de partager ici non seulement mes textes, mais mes sources d’inspiration, mes lectures ou même les films qui m’auront marquée, pourquoi pas ? Et bien sûr, toujours mes coups de cœur organisation, mes carnets préférés et mes dessins, cela va de soi.

Je place 2018 sous le signe de la créativité et de la confiance. Je parle ici de confiance en moi, en ce que je crée.

Publication

Le #vendredifantasy fait son apparition avec la publication du Cycle du Dieu Noir sous forme de série littéraire à compter du vendredi 5 janvier 2018. J’avais commencé à le publier sur Wattpad il y a quelques mois, mais la plateforme ne m’a pas donné satisfaction pour diverses raisons, du coup, je préfère le garder ici, sans autre contrainte que celle que je me fixerai.

Et en dehors du blog :

Je poursuis ma petite quête personnelle autour du minimalisme, avec de petits challenges liés au désencombrement de mes placards et une consommation moins compulsive, plus raisonnée.

Je reste impliquée sur le forum CoCyclics, en espérant pouvoir y être plus présente que sur la fin d’année, qui a été très compliquée question temps.

Je me lance dans un défi personnel : me mettre à la course à pied 2 fois par semaine. Mon objectif à long terme est d’arriver à courir 30 mn, sans pression. Je le fais pour mon endurance en berne, mais surtout pour mon moral. Je cherche une activité qui me défoule et me déstresse sans me coûter un bras. Et puis, je l’avais mis dans mon tableau d’intentions 2018.

Je suis d’ailleurs très fière de ma première séance, effectuée ce matin, après une soirée festive et gastronomique !

Bon, il se peut que je vous concocte quelques billets autour de ces défis, c’est plus motivant d’échanger avec vous que rester seule dans son coin.

Si ces sujets vous intéressent et que vous avez envie de me lire, je vous invite à vous abonner au blog pour être tenu.e.s au courant des publis à venir.

D’ici là, Chibi Aemarielle et moi vous souhaitons encore une très belle année !